Claude et Dominique

Épicène de ménage.

 

 

 Alix, Camille, Maxime et Valéry 

 

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Il s'appelait Claude, elle se prénommait Dominique, à moins que ce ne soit l’inverse. Comment s’y retrouver quand on découvre au coin des vieilles archives l’histoire de ces deux-là, unis pour le meilleur et pour le pire quand tous deux portent des prénoms épicènes ? Le temps nous permet cependant d’être certain d’une chose, ce couple d’alors ne pouvait jouer que la carte du genre pour respecter celle du tendre. Le doute n’est pas permis, l’un était masculin quand l’autre était féminine, il n’y a pas à tergiverser. Depuis, l’incertitude régnera pour les chercheurs du futur.

Ils eurent quatre enfants, comme cela se faisait en cette époque lointaine. À leur tour, ils se jouèrent de la confusion, mêlant volontairement les pistes pour les générations futures. Alix, Camille, Maxime et Valéry par ordre d’entrée en scène et dans ce monde qui n’aime guère ce qui est indéterminé. Là encore nous savons que la parité fit son œuvre à la grande loterie de la naissance. Deux filles et deux garçons sans qu’il soit possible de certifier qui est quoi.

La chose n’a sans doute guère d’importance, beaucoup d’eau ayant coulé sous les ponts, ils ont tous depuis longtemps emprunté le bateau du passeur pour rejoindre l’autre rive. Mais un biographe aimant la précision et les accords parfaits se serait lancé dans une longue investigation pour déterminer qui était fille et qui était garçon. Le recours au test génétique ne pouvant matériellement se réaliser, nous n’avons droit qu’aux conjectures, celles qui ont la vie dure et la précision floue.

Il convient de reprendre tout au point de départ pour tenter de tirer les choses au clair, formule qui porte en elle une dimension machiste fort peu adaptée à notre démarche. Nous pourrions alors user de la symbolique et chercher le facteur X dans les quelques éléments évoquant leurs parcours respectifs.

Une fois encore nous allons faire chou blanc et les archivistes nous enverront sur les roses pour perpétuer le trouble. Seule la cigogne eut pu nous donner la clef du mystère mais elle préféra prendre celle des chants après avoir rempli sa mission. Le mieux est donc l’ennemi du bien quand on voit le mâle partout car voyez-vous, le tirage au sort épargna cette fratrie et nul gamin n’alla sous les drapeaux pour revendiquer un sexe qui se prétend fort au point de prendre les armes.

Claude à moins que ce ne fut Dominique nous laissa un écrit du cœur dans lequel il évoquait ses rejetons. Malheureusement, l’âge aidant, il ou bien elle, perdait les oies comme il est coutume de dire dans leur pays. Elle, à moins que ce ne fut il, cita les gamins tous à la file, sans prendre la peine de leur accoler un marqueur pronominal. Pire même, regroupant souvent les héritiers dans le même sac ou faisant parfois des paquets réduits, l’accord au pluriel ne donna aucune preuve tangible d’autant plus qu’en ce temps, le masculin avait la primauté.

Les règles anciennes et les prénoms épicènes firent le reste. Une poule y aurait perdu ses petits et un coq aurait fait semblant de s’en préoccuper. Dans la réponse, Dominique à moins que ce ne fut Claude fit grande et belle remontrance à celui ou à celle qui donnait des nouvelles de manière aussi imprécise. La réponse fut virulente et je perçus là les motifs d’une scène de ménage.

Si au moins il y avait eu des traces et loin de moi l’idée de souhaiter que des coups furent échangés à cette occasion, nous eussions pu dans les mots employés, identifier l’une et l’un. Nous resterons ainsi sur notre faim et n’avons d’autres recours que de conseiller aux générations futures d’éviter l’usage de prénoms qui vont aussi bien à une dame qu’à un monsieur.

Vous allez me dire : « Tout ça pour ça ! ». Je vous l’avoue, ça n’en valait pas la peine pour tous ceux qui n’ont pas eu à souffrir de ce choix qui contraint de préciser son sexe après avoir décliné son identité. C’est peut-être un détail pour vous, mais pour les Dominique, Claude, Alix, Camille, Maxime et Valéry, parfois ça veut dire beaucoup. De là à en faire un roman, seule Amélie Nothomb pouvait s’y coller.

Genrement leur.

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