Le vagabond sublime

Curieuse métamorphose.

 

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Au tout début de cette histoire, Archimède allait le nez au vent de par les chemins communaux, libre comme l'air, insouciant et sans entrave. Les gens, le sourire aux lèvres disait : « Tiens v'la chemineux qui passe ! » Nulle agressivité dans la remarque, parfois même un peu d'envie de partager avec lui cette vie d'errance entre Beauce, Sologne et Val de Loire. Archimède vivait de l'air du temps, allant de ferme en ferme pour gagner sa pitance par quelques menus travaux.

Il y avait toujours de l'ouvrage. Après être entré dans la cour de la ferme, il toquait à la porte entrouverte de la maison d'habitation. Il y avait toujours une voix pour lui répondre : « Finissez de rentrer mon brave ! » La suite était du même tonneau : « Vous tombez bien l'ami, il y a de quoi vous occuper. Vous allez curer l'étable et l'écurie, nourrir les cochons et les moutons, rentrer les poules, les canards, les oies, puis vous viendrez partager notre table ! »

Archimède se retroussait les manches, besognait toute l'après-midi et le soir venu, à la table des maîtres, il avait son bol de soupe, son morceau de lard, une miche de pain, du fromage, le tout arrosé de ce vin qui accroche un peu le palais qu'il allait tirer à la cannelle. Puis, il saluait la compagnie et allait partager sa couche, dans le foin, en compagnie des chevaux de la place. Au petit matin, il avait repris la route, ses chaussures ailées le conduisant vers un ailleurs identique.

Le temps passa, Archimède ne changea en rien ses habitudes qui lui assuraient le gîte et le couvert. Pourtant, il lui sembla que le monde autour de lui avait évolué. Il en voulait pour preuve qu'à son approche, les gens de rencontre avait un peu plus de réserve à son encontre. La manière de le présenter avait elle aussi un peu changé : « Tiens v'la vagabond qui vient ! » Un simple changement de vocabulaire auquel il ne prêta pas attention immédiatement.

Il entrait toujours dans la grande cour des fermes même si, au milieu de la carrée, trônait un curieux engin : de grosses roues à l'arrière, de plus petites à l'avant, un tuyau qui crachait une noire fumée et une curieuse signature d'un nom qui n'était pas de chez nous : un certain Mac quelque chose…

Après avoir toqué, on lui répondait : « Vous arrivez à point. On ne peut fournir à l'ouvrage, vous allez nous aider ». Il y avait encore de quoi faire. Vous devez curer l'étable et brosser les vaches, nourrir le cochon, graisser le tracteur, nettoyer la herse et la charrue. Ensuite vous aurez un panier que vous irez manger dans l'étable ! »

Après avoir gagné son pain et plus rarement son vin, les vignes avaient depuis belle lurette disparu du paysage, Archimède se trouvait à partager sa couche avec les vaches. Dans l'écurie, tout le matériel agricole acheté à grands coups d'emprunts avait remplacé les chevaux. Dormir dans l'étable ce n'est pas tout à fait pareil, les laitières vous laissent une curieuse odeur sur les vêtements. Notre homme ne s'en rendit pas compte de suite mais à la longue, les femmes pinçaient le nez à son approche. Il en était fini des rencontres galantes au détour d'un bosquet.

Le monde bascula dans une nouvelle ère. Archimède battait toujours ce qu'il était convenu d'appeler encore la campagne. À son arrivée, les passants s'écartaient, certains changeaient même de trottoir ou lui tournaient le dos. Il entendait : « Attention, v'la clochard qui vient encore quémander  ! » Une triste réalité hélas le poussait à vivre de la charité. Les fermes désormais étaient encloses, les bêtes avaient disparu après le grand remembrement. Si les haies et les enclos avaient été rasés, des grilles fermaient l'entrée de la cour et parfois une caméra surveillait les visiteurs.

Il n'y avait plus besoin de main d'œuvre dans les fermes. L'exploitant suréquipé et largement endetté parvenait à tout faire seul. Archimède dut se résoudre à tendre son béret à la sortie des offices. Par chance, il y avait encore de la religiosité dans le pays, la générosité des fidèles lui assurant le couvert. Pour le gîte, la belle étoile et parfois un porche dans les villages faisaient l'affaire. Archimède se satisfaisait de sa nouvelle existence.

Pourtant, il n'était pas encore au bout de ses misères. Une à une les églises se fermèrent, la crise de la vocation avait fait son œuvre et quand par hasard, il y avait un prêtre, il venait de pays lointains avec un accent qui énervait les dernières grenouilles de bénitiers, bien peu enclines à la charité.

Le béret demeurait vide tandis qu'à sa vue, dans le bourg chacun fermait sa porte tandis que l'on le qualifiait étrangement. Les gens avaient si honte sans doute qu'ils n'étaient plus capables de proposer un nom pour qualifier son état. Ils avaient trouvé un sigle, trois lettres qui sifflent dans ces langues de vipère et qui discréditent celui qui en est la cible : S.D. F !

Repoussé de tous, affamé et mal en point, ce jour-là Archimède au bout du désespoir s'assit dans le magnifique caquetoir de ce charmant petit village. Il avait posé son béret au sol, plus par habitude que dans l'espoir de ramasser quelques piécettes en cuivre que ces bons chrétiens réservaient à la femme du président, indignité supplémentaire.

Il tentait de reprendre un peu de force avant que d'aller courir sa chance dans la grande ville où des associations caritatives pouvaient lui venir en aide quand une tchiote gamine vint à lui, timidement. Elle l'appela « Monsieur », il y avait une éternité qu'on ne lui avait pas servi pareil cadeau. La gamine continua :

« Monsieur, je n'ai pas de sous mais j'ai ce vieux livre que je vous offre bien volontiers. Vous êtes seul, avec lui, vous aurez au moins un compagnon pour la route ! » La petite fila bien vite de peur sans doute d'être réprimandée par les siens.

Archimède se baissa pour prendre l'offrande. Après avoir feuilleté ce recueil d'un certain Maurice Hallé, il s'exclama à haute voix : « Oh là faut-ti! mais ce gars-là écrit comme nous parlions autrefois dans le pays. C'est ti ben beau que c'te parlure. ! » Il lui prit alors l'idée de déclamer un texte de cet homme né en 1888 à Oucques la joyeuse, dans la Beauce.

Le vagabond sublime

J’veux pas qu’tu t’marrises

Quo don que c’est qu’j’ai appris dans l’bourg ?

Qu’tu veux faire comme ta cousin’ Rose ?

Ça t’démang don tant qu’ça l’amour ?

J’en ai assez que tout l’monde en cause

Voui ! … Si c’était un biau parti

J’en foutrais, moué, qu’tu soeys’s promise

Avec ça ! … On est bien loti !

J’veux pas et j’veux pas qu’tu t’marises !

À ton âge, on sait pas qu’on fait

On s’amourâch’ de Paul ou d’Pierre

Su l’moment, ça vous fait d’l’effet !

Un mois après, on n’y pens’ guère !

Quand l’divertissoèr’ est calmé

On vouet qu’on a fait des bêtises.

Il est be temps de l’rattraper !

J’veux pas et j’veux pas qu’tu t’marises !

Et pis, s’marier ? Avec un fou !

Il est quadiment fou c’t’i qu’t’aime

L’pir « de tout c’est qu’il a pas l’sou !

On n’a pas idé’ d’ça tout d’même;

D’prendre un feignant, un propre à rien !

Pour entret’ni sa feignantise

I faudrait p’têt que j’vend’ mon bien ?

J’veux pas et j’veux pas qu’tu t’marises !

Ia pas un gâs pus mal foutu !

Il a les patt’s tout’s tortillées

Comme l’âne à Firmin, qu’iest fourbu.

Et pis, i’t foutrait des brûlées

(pac’ qu’il est méchant à c’qu’on dit)

Et c’est toé c’tte bell’ marchandise

Que j’foutrais à c’t’affauberdit ?

J’veux pas et j’veux pas qu’tu t’marises

Un gâs qu’ia été à Paris

Et qu’a vécu des tas d’fredaines :

Douet ien rester queuqu’s petits souv’nirs !

Met avis qu’c’est point d’la viand’ saine !

Mais ça s’rait un crim’ d’t’donner,

Toué d’la prâlin’, d’la fériandise,

Et pour te faire empoésonner !

J’veux pas et j’veux pas qu’tu t’marises

Quo qu’tu dis ? … qu’i vient d’hériter ?

D’hériter d’sa tante Honorine ?

C’est ça qu’j’entendais chuchoter ?

Alle est don quervée la coquine ?

Et l’gâs i s’rait riche à présent ? …

C’est drôl’ comme on fait des méprises …

C’est qu’ça d’mand’ du réfléchiss’ment …

C’est tell’ment grav’, pour qu’tu t’marises !

Cent arpents ? … Eun’ farme et des bois ?

Et d’l’attirail ? … Eun’ chouette affaire !

Mais c’est pas un si mauvais choix …

Et si c’gâs-là vit à n’en rien r’en faire

C’est qu’ça doit être un gâs malin.

Annui, i n’faut point trop d’franchise

Pour arriver au bout d’son ch’min.

J’dis pas que j’veux pas qu’tu t’marises !

Il a ben fait fait, va, d’s’amuser ;

Quand on est jeun’ faut j’ter sa gourme ;

Et si faut point en abuser

Faut pas rester son gard’-chiourme

Quiens ! … V’là ta mèr’, j’vons i d’mander

Tu comprends, i faut qu’on avise

Avant tout à fait d’t’accorder

P’têt’ben qu’faudrait ben qu’tu t’marises !

Un gâs bâti, intelligent

Un travailleux, jamais malade

Qu’ia des terr’s et pis qu’ia d’l’argent,

Un bon gâs, gai, doux, point maussade,

Cours vit’ le qu’ri, t’as ben raison

Et qu’ton amour, fumell’ t’attise

Pour l’ram’ner à la maison !

C’est tout d’suit’ qu’i faut qu’tu t’marises !

Tandis qu'il lisait, emporté par les mots, un attroupement se fit autour de lui, quelques pièces et même des billets tombèrent dans son béret. C’était bien la première fois qu’il recevait de l’argent sans tendre la main. Il continua à dire ce poème qui le réjouissait, retrouvant dans cette histoire, le caractère de ceux qui ne partageaient pas son existence, lui fermaient la porte au nez ou bien tournaient les talons à son approche à moins que des plus furieux ne sortent le fusil.

Plus il lisait, plus il retrouvait l’accent des siens, les intonations qu’il croyait avoir à jamais perdues. Son accoutrement, son aspect, sa face marquée par son intarissable appétence vineuse jouaient cette fois en sa faveur. Il avait pour la première fois de sa vie la tête de l’emploi et comme il avait aussi l’accent de sincérité, ce fut un triomphe.

4

Il fut applaudi, on le pria de se lever et d’aller dans l’auberge du coin pour réjouir les clients d’un autre texte. On l’invita à manger et on lui proposa même de se laver, ce qui, avouons-le, n’était pas du luxe. Archimède de ce jour-là, cessa de dépérir. Il avait trouvé dans ce recueil de poèmes : « Par la grand’route et les chemins creux », son passeport pour la respectabilité et la survie.

Il cessa de tendre la main pour se contenter de lire, ce qu’il fit du reste de mieux en mieux, finissant même par connaître par le cœur les textes les plus courus par le public. Il découvrit d'autres compagnons de misère, dont un certain Gaston Couté qui donnait dans le même style.

Archimède devint le clochard céleste, lecteur puis diseur, il avait trouvé sa voie. Il fut demandé sur les grandes scènes, il passa à la télévision. Sa renommée fit bientôt le tour du pays. Il gagna tant et tant que bien conseillé, il mit son argent tout d'abord en Suisse puis bien plus loin par la suite.

Il n'avait jusqu'alors jamais payé d'impôts, il n'y avait pas de raison que ça change d'autant que ceux qui s'occupaient de sa carrière lui fournirent d'excellentes combines. Il vécut le reste de son existence riche à millions et exilé fiscal, une autre manière de vivre en marge de la communauté des braves gens.

Quand Archimède quitta cette vallée de larmes, ce fut la consternation. Les radios et les télévisions lui consacrèrent des émissions spéciales, on ne tarit pas d'éloges sur son parcours et son inimitable talent. Le président en personne assista à ses obsèques, déployant des trésors d'éloquence pour rendre hommage à celui qui n'avait jamais participé à l'effort national. Une habitude pour ce petit monsieur qui se prétend en marche sans avoir jamais connu la route...

Patoisement vôtre.

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