La métamorphose du candidat

Le sortilège de l'épouvantail.

Retour de bâton au pays des "birettes"

a0

Cette histoire pour incroyable qu'elle puisse vous sembler, ne s'en est pas moins déroulée quelque part en Berry entre Blancafort et Concressault au lieu-dit la Jonchère, en bordure du Canal de la Sauldre. Autrefois, en ce endroit, croissaient les joncs dans une zone humide souvent enveloppée de brouillards et de mystère. Quoi de plus naturel au cœur de ce pays fort, qu'on y érige alors un musée relatant la terrible histoire de la sorcellerie dans la région.

L'idée avait paru séduisante à tous ceux qui, les pieds dans leurs sabots, ne font pas profession de modernité en bradant leurs racines et leur patrimoine. Mais, en dépit d'un succès public indéniable et d'une qualité qui plaidait plus encore pour la survie de ce lieu essentiel à la compréhension de l'âme véritable de notre région, les autorités compétentes et éponymes sonnèrent le glas d'une histoire qui ne représentait rien qui vaille pour eux.

Il est vrai que ceux qui ne levèrent pas le petit doigt pour sauver ce beau musée étaient tout naturellement les héritiers des inquisiteurs, des seigneurs de la contrée, des prélats impitoyables et des bourreaux. Les superstitions, les croyances, la magie noire, les potions et tout l'univers qui échappe à leur chère rationalité, n'avaient pas leur place dans l'empire du pragmatisme au royaume de la rationalité. Le musée fut fermé pour mettre beaucoup d'argent dans des projets bien plus ronflants.

Le décor est posé. Le musée désormais est fermé en dépit des protestations des véritables amoureux des traditions populaires. Mais que faire contre ces gens prêts à vendre leur âme, leur langue, l'héritage ancestral pour se vautrer dans les exigences d'une mondialisation qui fait fi des valeurs authentiques. Ce jour-là pourtant un visiteur s'introduisait discrètement dans ce décor qui jusqu'à peu faisait le bonheur des visiteurs.

L'homme vêtu de noir, portant un feutre, recouvert d'une longue cape avait une curieuse idée en tête. Il avait appris par la bande que l'élu qui n'avait rien fait pour sauver le musée était en visite dans la région pour tenter de gagner à nouveau les élections. Curieusement, ce monsieur si urbain, découvrait opportunément les vertus de la campagne à l'approche du scrutin. Même chez le birettes, on désigne un tel comportement avec un haussement d'épaule et une petite malédiction à la clef en guise de récompense.

Le fouineur avait lui aussi commerce avec le diable. Une vieille habitude dans cette province reculée qui n'a pas le bonheur de préoccuper les décideurs de la Région, obnubilés par la célébration d'une Renaissance qui les poussaient à tourner le dos aux temps plus obscurs de notre histoire. Il est vrai que leur volonté de célébrer les cinq cents ans de la Renaissance (1520, date labellisée) les focalise sur les châteaux, les grands artistes, la grande navigation sur la Loire et leur permet de tirer un trait sur la terrifiante chasse aux sorcières qui fut pourtant postérieure à cette date de prétendue entrée dans une époque glorieuse, de 1560 à 1680.

Le visiteur en catimini était-il conscient de ce paradoxe ? Je ne peux l'affirmer. Toujours est-il qu'à défaut de botter le train à tous ceux qui à cause de leur indifférente passivité avaient permis la fermeture du musée de la Sorcellerie, il comptait utiliser les bonnes vieilles recettes de la magie noire. Il avait le dessein de maudire le principal responsable, de faire peser sur lui une petite malédiction de manière à lui porter malchance pour le prochain scrutin.

Il s'empara des attributs des sorciers : vêtements, ustensiles, amulettes, balai en puisant à la source même et non en se fournissant dans la panoplie mercantile de Harry Potter. Des sabots au chapeau, des fioles aux onguents ainsi que quelques symboles et formules sataniques. Le tout lui permit de constituer un mannequin, une sorte d'épouvantail infernal qui pointait son doigt en direction de la route, là où passerait le convoi officiel.

a1

Rien de bien méchant dans tout ça pour qui a l'esprit cartésien. Cependant l'effet était saisissant, l'épouvantail avait une allure si effrayante que mêmes les oiseaux s'écartèrent de lui. L'homme n'avait plus qu'à attendre, caché derrière une haie, pour constater l'effet de sa petite surprise au passage du cortège. Il avait ajouté à son dispositif visuel toute une scénographie sonore qui ne manquerait pas d'interloquer la vilaine troupe.

La voiture du président candidat arriva. Le chauffeur avait remarqué la chose, il avait même craint que ce fut un furieux qui voulait se jeter sous ses roues, tant le mannequin étant criant de vérité. Le vacarme qui se déclencha à son approche fit le reste. Pris de panique, il freina et s'arrêta à la hauteur de ce doigt inquisiteur qui pointait justement son passage.

Celui-ci voulut se rendre compte de ce mauvais tour qu'on voulait lui jouer. Il ouvrit sa portière, descendit du véhicule, s'approcha circonspect de ce hideux avatar. Il savait où il se trouvait, il ne pouvait feindre d'ignorer le sens de ce message, de ce reproche pour son inaction. Il n'était pas homme à se démonter pour autant. Il voulut repousser le démon, écarter le mauvais sort qu'un malveillant voulait lui jeter à la face.

Bien mal lui en prit. Dès qu'il toucha le doigt de l'épouvantail, il se transforma dans l'instant en une chouette qui s'envola dans le ciel du Berry. Les forces obscures s'était vengées, l'homme ne put se présenter aux suffrages des électeurs. Les sorciers et les birettes avaient obtenu réparation pour l'immense offense qui leur avait été faite. On ne s'en prend impunément au pouvoir des ténèbres. Même l'instigateur de ce drame en resta incrédule. Ce qui venait de se passer dépassait largement ses intentions.

La chouette alla se réfugier dans le château de Blancafort qui n'avait rien d'une demeure de la Renaissance. De la commanderie voisine on entendit distinctement le rire de quelques fantômes de l'ordre du Temple. Chacun ici bas, dans ce pays Fort oublié entre Sologne et Berry, avait de quoi se réjouir, une petite vengeance dans la grande tradition du pays. On ne se moque pas impunément des anciennes croyances.

Malédictionnement sien.

a2-1

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.