La Bourde de sept nœuds.

Un cadeau du Raboliot.

Par Saint Roch ...

 © Jacques Grimaux © Jacques Grimaux

 

Il était une fois Sylvain, un marinier doué d’une force colossale de sept pieds de haut (2 m 13). Chacun de par le pays ligérien le respectait tout en l’appréciant. L’homme en dépit du don que lui avait confié la nature ou peut-être même grâce à lui était d’une gentillesse sans pareille pour peu que nul ne vînt tenter l’aventure de lui chercher querelle.

Il se différenciait encore de ses collègues qui vont sur l’eau en ayant un bateau à la levée si haute qu’il fallait être tout comme lui gratifié d’une taille au-dessus de la moyenne pour parvenir à apercevoir la rivière de son poste de pilotage. Il avait trouvé cette astuce afin que personne ne songe à lui emprunter nuitamment son joli bateau.

Pourtant les envieux étaient légion d’autant que son Raboliot avait la réputation d’être l’embarcation la plus rapide à la remonte de toute la Loire. Qu’importe pour Sylvain qu’il y ait ou pas du vent, il n’en avait cure. Fort comme plusieurs Turcs, il prenait sa bourde et poussait si fort contre le courant qu’il fendait les flots à contre-courant à la vitesse de 7 nœuds, allure incroyable en cette époque où le moteur n’était même pas à l’état de projet.

Sylvain avait de par ce fait un avantage considérable sur tous ses concurrents. Il n’était d’ailleurs pas rare qu’il attise les convoitises chez les envieux ou les jaloux, qui comme chacun sait, ne manquent pas dans la profession. Il se gardait bien de trahir son secret mais chacun se doutait qu’il y avait prodige derrière pareil exploit.

Il est vrai que le Sylvain en question était un fier Berrichon, contrée dans laquelle il n’est pas rare de croiser une birette ou bien un sorcier pour peu qu’on ait mis un peu le nez dans une bonne barrique de Sancerre. Beaucoup attribuait ce prodige soit à ce merveilleux breuvage que Sylvain ne négligeait jamais d’honorer ou bien à la magie qui était ici en son pays.

Les rumeurs les plus folles allaient leur train à son propos d’autant qu’il avait dans le passé réalisé des prodiges qui avaient durablement marqué les esprits comme ce jour de foire Saint Aignan en Orléans où le gaillard, imitant Jésus Christ dans sa passion, avait traversé la cité portant une ancre gigantesque sur une épaule. L’exploit avait fait le tour de tout le pays et avait fait de lui un personnage respecté tout autant que craint.

Une autre fois, il avait frappé tous les esprits, un jour de Saint Roch, fête rituelle durant laquelle toutes les compagnies de joutes nautiques venaient s’affronter sur la Loire en combats singuliers. Sans véritablement respecter les règles d’usage, en un pari lancé à la volée, il avait vaincu tous les jouteurs en utilisant sa fameuse bourde ferrée de manière peu orthodoxe il est vrai.

C’est de ce jour que commença à circuler sur la rivière la rumeur que sa force tout autant que sa vitesse sur l’eau étaient le fruit non de sa musculature pourtant respectable mais de ce seul bâton de marine qui d’ailleurs ne le quittait jamais. S’il y avait là un mystère, il y avait, c’était certain, plus encore de la magie dans la Bourde de sept nœuds (près de 13km/h).

Bien vite, les plus gredins de nos marins se mirent en quête de lui voler la bourde. C’est un nouveau venu dans le Sancerrois qui fut le premier à se mettre en demeure de lui dérober un bien qui devait faire sa fortune s’il se l'accaparait. L’homme, plus roublard que courageux, usa de la flagornerie n’hésitant pas à le flatter en une cour incessante.

S’inspirant du renard de la fable, il pensait que la bourde allait lui tomber dans les mains tandis qu’il offrait mets et breuvages pour faire perdre la tête à Sylvain qu’il prenait pour un niais. Mal lui en prit du reste car le géant avait en la matière plus de contenance que son faux ami. L’affaire tourna au fiasco ! Le Capitaine envieux sortit d’une taverne titubant tant et si bien qu’il retrouva ses esprits uniquement en tombant dans l’eau. Il s’en alla la queue basse, se jurant de ne plus revenir du côté de la citadelle.

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D’autres se mirent à plusieurs pour tenter par les coups de poing d’emporter par la force ce bâton miraculeux. Ils en furent pour quelques nez écrasés, des yeux au beurre noir et pour la plupart d’entre eux, un petit séjour dans la rivière, suffisamment froide en cette période là pour leur rafraîchir les idées. Sylvain commençait à se douter qu’il y avait désormais des lascars qui en voulaient à son bien, il se mit sur ses gardes à longueur de temps.

Un autre collègue, plus retors que les autres, se mit en demeure de reproduire à l’identique, cette fameuse bourde aux capacités extraordinaires. Il était venu l’examiner à maintes reprises, allant jusqu’à reproduire les stigmates de la navigation, les éclats, les rayures que la Loire avait laissé sur le bois tout autant que sur la pointe ferrée.

Son travail était en tout point remarquable. Il y avait de quoi se méprendre. Il arriva subrepticement sur le Raboliot, muni de la copie presque parfaite de la bourde de sept nœuds. Il était réputé lui aussi excellent marin. Il proposa à Sylvain de mener son bateau à deux bourdes pour tenter de battre un record de vitesse. Le garçon était sportif dans l’âme, il se laissa prendre au jeu.

Il ne mit pas longtemps à découvrir la supercherie. L’autre, de constitution plus chétive, avait choisi une essence de faible densité. Sa bourde pesait moitié moins que la véritable. Sylvain se rendit compte dans l’instant du subterfuge. Il récupéra très vite son bien tandis qu’un nouveau marinier goûtait aux joies du bain à Saint Satur.

Il s’interrogeait sur la mesquinerie de ses contemporains tandis qu'un petit gamin, remontait la rivière à la rame sur une vieille barque un jour de Saint Roch. L’enfant pleurait toutes les larmes de son corps, semblait à bout de force sans pour autant prendre la peine de se reposer un peu. Sylvain s’en vint naviguer à sa hauteur, l’interrogeant sur ce qui le mettait dans un tel désespoir.

Tout en ramant de ce qui lui restait de force, le rameur lui confia qu’il devait pour soigner sa mère gravement malade remonter la rivière pour aller jusqu’à Nevers là où repose pour l’éternité, Sainte Bernadette Soubiroux. Une guérisseuse lui avait dit que seule une prière dans la chapelle où repose la bienheureuse devant sa châsse en verre et en bronze pouvait sauver sa pauvre mère. Mais il y avait une condition essentielle, l’enfant devait effectuer ce pèlerinage seul sans l’aide de quiconque.

Sylvain, belle âme, jugea dans l’instant de la sincérité du gamin. Il lui confia sa bourde, lui promettant qu’il allait réussir son entreprise. Il lui demanda simplement où il demeurait afin de récupérer son bâton magique, quand l’enfant serait rentré chez lui. Le gamin lui donna son adresse : Rue de la « Croix des Perches » à la Charité sur Loire, le remercia et reprit sa course à une vitesse folle grâce à la bourde de sept nœuds.

Sylvain s’interrogea quand il vit partir comme une fusée la barque et sa bourde. L’adresse l'inquiétait quelque peu. Allait-il faire une croix sur sa bourde, sa perche magnifique et magique ? Il avait pourtant agit en conscience, il ne regrettait rien. Le proche avenir allait le renseigner.

Il n’eut guère à attendre. Le gamin fit son voyage rituel bien plus vite qu’il ne l’avait envisagé. Il revint très vite auprès de sa mère avec, naturellement un flacon d’eau de Lourdes. Celle-ci retrouva vigueur et santé, la guérisseuse avait vu juste et le gamin sa joie de vivre. Quand il vit frapper chez lui Sylvain, il lui tomba dans les bras, le remercia chaleureusement, lui pria de venir voir sa chère maman.

La bourde était là qui attendait son propriétaire. Sylvain n’avait pas à regretter son geste, il retrouvait son bien si précieux. Il hérita en prime d’un repas fabuleux, la femme était un cordon bleu sans pareil. Elle fit d’ailleurs en son honneur une nouvelle pâtisserie au chocolat qu’elle nomma le bâton du Capitaine. La postérité ne retint pas ce nom et le bâton fut attribué ultérieurement à un maréchal. Qu’importe le cadeau du Raboliot avait permis sa création.

Envieusement sien.

David Garcia David Garcia

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