Le Festival de Loire à l’affiche

L’effacement marinier

Une affiche qui fait tache !

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L’affiche du prochain Festival de Loire pour l’édition 2019 vient d’être rendue publique. Faut-il en rire ou bien en pleurer ? Au royaume des flagorneurs, pour complaire à ceux qui font bombance de flatteries et de compliments il est de bon ton de s’extasier de la chose pour ne pas s’aliéner ceux qui ont le pouvoir de vous retirer de la liste des invités. Pourtant, je ne puis me résoudre à les féliciter d’un choix qui en dit long sur la dérive de la communication, pratique assez curieuse pour des bateaux de Loire qui sont justement dépourvus de cet appendice.

  Je n’avais pas trouvé l’affiche de la première édition, en 2003 mais par les miracles de la toile, grâce à Vincent Dresens je peux désormais vous la montrer.

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Deux ans plus tard, une photographie servait de support à la communication officielle. Elle mettait clairement en évidence les bateaux, les quais, le duit éclairé, des spectateurs qui se pressent en bord de Loire. C’est le simple constat de ce qui avait été deux ans auparavant, à la surprise de beaucoup, une belle réussite, en toute simplicité alors.

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En 2007, un graphiste se met au travail. L’expression marinière était réduite à un simple bateau stylisé : une banane pour la coque, une figure rappelant une voile gonflée au dessus. La Loire comme son décor et ses acteurs avaient totalement disparu. La mode sans doute d’une époque qui se voulait dépouillée à travers des logos facturés fort chers pour des résultats dignes d’un enfant de grande section maternelle.

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En 2009, tout change. Festival de Loire devient clairement une marque même si d’autres se chargeront de la déposer. Son logo d’ailleurs apparaît à côté de celui de la ville. On voit là l’expression même de la réussite de la formidable initiative de Serge Grouard. Le visuel respire la fête ; des voiles bigarrées se mêlent et forment un écran sur lequel passent les ombres de ceux qui vont s’y presser. Un marinier près de ses tonneaux, un accordéoniste en action complètent le message tandis qu’un cormoran s’invite lui aussi à l'événement. C’est agréable à regarder.

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En 2011, c’est plus beau encore, plus fort aussi puisque le Festival est devenu d’un coup de baguette magique « Le plus grand rassemblement de la marine fluviale ». Les bateaux sous voile sont au cœur de la représentation. Le pont royal est le marqueur de la ville, un moulin à vent semble illustrer une époque révolue qui sera célébrée à l’occasion. Une formidable réussite graphique à n’en point douter pour un succès mérité.

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Le graphiste a si bien travaillé qu’en 2013, il reprend son travail en modifiant légèrement la position du bateau porteur de toutes ces voiles. Un drapeau italien indique discrètement que ce pays sera invité d’honneur sans mériter toutefois une indication dans sa langue. Un seul marinier à la commande, la fête semble uniquement symbolisée par les bateaux. Un girouet bleu et blanc, au centre du dispositif honore Jeanne d’Arc à moins que ce ne soit le seul Capitaine reconnu par la mairie (les couleurs d’Orléans sont le rouge et le jaune). Un effet dynamique saisissant pour un festival qui a clairement le vent en poupe.

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En 2015, curieusement le girouet johannique disparaît. Une disgrâce peut-être ! À sa place, une ribambelle de ses homologues font la ronde. Les voiles des bateaux de Loire sont au cœur d’une fête qui pousse un peu les mariniers à l’écart. Trois musiciens sur la droite semblent venir d’un orchestre de jazz tandis qu’à gauche un guitariste vient sauver l’honneur de la tradition ligérienne. Orléans est symbolisé par une de ses anciennes maisons à pan de bois récemment restaurée, et son incontournable cathédrale. Le peuple a disparu laissant la place aux étoiles... Mais lesquelles au juste ? Pas de référence au pays invité ni à sa langue du reste.

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Puis 2017 arrive, plus sage, plus raisonnable aussi. Le girouet aux couleurs d’Orléans est au centre de chaque côté d’une cathédrale qui s’installe au cœur de l’événement. La ville se prétend Capitale Ligérienne, il convient de l’exprimer ainsi. Trois tonneaux, des cordages, un martin pêcheur et des mouettes sont là pour mettre en évidence une seule spectatrice, certainement une belle jeune femme en admiration devant la Loire dans une posture méditative. Une montgolfière dans le ciel orléanais veut nous expliquer qu’avec le changement de maire, le festival prend un nouvel envol. L’affiche est plus sage, moins festive pour le coup, sans doute à l’image d’un échevin qui prend le train en marche. Toujours pas la plus petite allusion au pays hôte.

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Et le visuel 2019 surgit de sa boîte tel un diablotin à ressort. L’ennemi héréditaire, le fourbe anglois se voit ici exonéré du sacrifice de Jeanne d’Arc. Son drapeau trône en majesté, sa langue a droit d’imprimerie par deux fois. Il est vrai que dans cette ville on multiplie les événements dont le titre ne répond pas aux exigences de la Loi Toubon. L’anglicisme y est roi. Les bateaux sont déshumanisés, stylisés jusqu’à la caricature.

Serait-ce là le plus grand rassemblement des maquettistes aquatiques ? L’expression géométrique poussée à sa plus simple dimension est-elle destinée à flatter l’actuel échevin de substitution ? Toutes les maquettes convergent vers le point central, ce Festival de Loire aux couleurs anglaises. Le titre est traduit. Ni les italiens, ni les hollandais, pas plus que les espagnols, les polonais ou les portugais n’avaient eu droit à cette noble intention. Les humains sont évacués, totalement absents de la scène. Pas même un pilote sur ces bateaux d’opérette ! Quelle misère.

Ce plus grand rassemblement de la marine fluviale est totalement vidé de la dimension traditionnelle. Nulle référence graphique au passé, au commerce marchand, aux mariniers. Les spectateurs tout comme la ville disparaissent derrière cet embouteillage fictif. Qu’est ce qui fera date lors de cette édition ? Le nombre de bateaux ? La foule immense au point de ne pas représenter un seul humain ? Nous fera-t-on croire que le million de visiteurs sera l’objectif de cette convergence sans âme ?

Tout ce qui faisait le charme des six dernières affiches disparaît derrière cette pâle copie d’un graphiste sans imagination. Il doit ne rien connaître de la Loire pour la réduire à ce curieux fond bleu, sans rapport avec toutes les nuances dont elle est capable, en évacuant toute trace de sa faune et de sa flore. Quelle hérésie !

Ce créateur de haut-vol a travaillé à la va-vite, produisant une copie indigne de l’événement. Qui plus est, son travail est méprisant pour les orléanais, insultant pour les mariniers, décontextualisé pour le Festival en lui-même. Ce choix plus encore est maladroit, ceux qui ont entériné ce modeste schéma évanescent manquent cruellement de respect vis à vis de leur collègue créateur de ce magnifique festival.

Voilà, c’est écrit et je ne pense pas que ce soit accepté. Que les quelques personnes qui seront outrées par ce propos se rassurent, nous sommes très nombreux déjà, pareillement horrifiés de leur choix. Il est vrai que nous n’avons rien à dire et que je suis bien seul pour me charger de pareille besogne. Donc surtout, ne changez rien, vous sombrez ici dans le ridicule et je voulais, aimablement vous le souffler avant qu’il ne soit trop tard.

Stylistiquement vôtre.

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