Moreau, le Ménétrier diabolique.

C’est ben dans ses cordes.

Mélodie en saoul-corde

 

 

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Si le père Moreau revenait dans cette vallée de larmes, m’est avis qu’il serait ben abarlaudé de découvrir les gens grimés comme à carnaval avec un bangon sur la goule et la défense de guincher pour les abager un peu plus. Je devine qu’il en mènerait une vie au point de vous endiabler les guibolles jusqu’à plus pouvoir rester acculter sur le banc.

Je l’entends dire en bon bassasseux qu’il était : «  C’est ti quoi ce pays où l’on vous cloue le bec et lie les gambettes. Le diable qui toujours veut nous affioler a ti gagné la partie dans cette fichue contrée de pisse-vinaigre et cancoiseux ? » Puis cessant de ronchoncher, le bonhomme, revenu de l’autre rive pour taquiner monsieur le Préfet et ses interdictions sataniques, s’aggoffe en empoignant son violon pour addabouir l’apport du bourg. Laissez-moi donc vous narrer c’brave galfertiau !

Le père Moreau était ménétrier, un violoneux comme disent ceusses qui sont d’chez-nous. Un sacré musicien qui savait à lui seul égailler toutes les fêtes de l’endroit. Pas une cérémonie de mariage réussie sans que le lascar ne vienne lipper des pichets à grandes lampées avant que de divertir toute la compagnie.

Plus il buvait mieux il jouait des morceaux endiablés. La gigue et la polka, et la mazurka pour lui n’avaient aucun secret tandis que la bourrée était sa spécialité. Il beuglait même quelques chansons pour encourager ceusses qui restaient encore collés le cul sur une chaise. Personne ne pouvait lui résister. La folie emportait les têtes, les jambes s’mettaient à tricoter jusqu’à ce que danseurs roulent-boulent le nez sur le parquet.

Le souci c’est que nos joyeux lurons ayant par trop abusé du cruchon, ils ne savaient pas s’arrêter. Quand les noceurs trouvaient qu’il était temps d’aller s’coucher pour être au dret au lever du jour et s’occuper des bêtes ou du labeur, le drôle s’en allait par les rues de la ville endormie pour égailler le sommeil des braves gens.

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Ça manquait pas de tourner vinaigre c’t’afffaire. La maréchaussée n’aime guère qu’on la tire du lit au milieu de la nuit. L’père Moreau achevait toujours sa bordée entre deux pandores qui le menaient dans not’ vieille prison. J’suis d’avis que l’expression : « finir au violon » vient d’chez nous sans que je puisse vous le garantir.

Cette fois-là, une nuit de pleine lune, ça pouvait pas manquer d’être autrement, après une belle Saint Nicolas des mariniers à Saint Père sur Loire, le père Moreau a traversé le pont suspendu et s’est mis en demeure de faire danser ceux qui étaient dans le même état que lui sur le pont de Sully. Vl’a ti pas une drôle d’idée. Un pont suspendu n’aime pas que les piétons frappent la cadence, même les soldats y dérogent à la règle et abandonnent le pas de l’oie ou d’un autre palmipède.

Les autres soulassons n’ayant plus toute leur tête suivirent sans sourciller les mesures du père Moreau. Le pont commençait à tanguer ferme, risquant à tout moment de rompre ses amarres. Son heure pourtant n’était pas venue de se mettre au lit dans sa chère rivière. Faudra attendre ben plus tard, le 16 janvier 2015 pour qu’c't mésaventure survienne.

Les gendarmes arrivèrent à temps, raffouer le maladrin et ordonnèrent à tous les autres de rentrer dormir un somme. Le Père Moreau voulait ren entendre, il gueulait tout comme le goret qu’on égorge parce qu‘on lui avait ôté son violon des mains. Pour le calmer, pour ne pas laisser penser à une violence gendarmesque, le brave maréchal des logis chef lui rendit l’instrument du délit contre la promesse qu’il se taise.

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C’est ainsi flanqué de son violon et de son archet que l’père Moreau s’est une fois encore, r’trouvé dans l’trou. Un lieu qui connaissait fort bien pour y avoir séjourné tous les lendemains de bal. Mais cette nuit là, la Lune le titilla. Les gendarmes retournés au lit, le ménétrier pour se décancher s’mit à jouer une douce fugue. Les barreaux se tordirent, laissant passer le bonhomme qui joua dans l’instant la fille de l’air.

Ne pensez pas que je flagorne ou que je vous raconte des sottises. Je l’ai vu de mes yeux vu car j’étais à dégriser dans l’autre cellule de la vieille prison. Le violoneux, tout en continuant à jouer, sortit de la geôle et s’éleva dans les cieux. Jamais plus on ne le revit. Les fêtes avaient perdu leur charme même si pour honorer la mémoire de ce grand buveur devant l’éternel, c’est un joueur de musette qui remplaça notre ménétrier jsuqu’à ce que l’accordéon vienne souffler la vedette à nos instruments du pays.

Faut ben qu’la situation soit terrible pour que l’père Moreau revienne sur terre titiller nos gambettes. Il a ben raison, un pays où plus personne n’a l’droit de danser, c’est un pays qui fait rancœur. Ça valait ben l’déplacement. Pendant qu’vous y êtes, arrachez donc c’bout de chiffon qui vous barre le museau et chantez à tue tête pour accompagner le ménétrier. Que monsieur le clampin endimanché qui fait son dogue aille au diable, les diablotins le feraient griller comme un cochon aux flammes de l’enfer.

Guinchement sien.

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