Un écran de fumée.

Manque de visibilité…

Acte X : En jaune et noir

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La fumée est revenue à l’ordre du jour dans les grandes arènes de notre République. Non pas celle qui tue, quoique le risque est grand que cela s’achève ainsi, mais celle qui enfume ces cochons de réfractaires à ce monde nouveau, promis par le Marcheur de l’impossible. Un bel écran de fumée couvre désormais la nation, brouillard et brumes matinales qui ne parviennent pas à se dissiper pour noyer un peuple trop dissipé justement. Pour échapper à la logique du fumage, Freluquet a voulu apporter son grain de sel. Il convient de revenir sur cet épisode curieux qui manqua mystérieusement de visibilité.

Comme chacun a pu l’observer pour peu qu’il s’intéresse au Sport, les fumigènes sont devenus étrangement l’expression de la satisfaction dans les stades malgré l’interdiction de leur usage qui en est faite. Une foule heureuse aime à suffoquer sous la fumée de ces engins aussi irritants que désagréables. C’est ainsi que le pays tout entier est devenu une immense arène tandis que les stadiers en noir, en pleine effervescence ont décidé de se mêler à la compétition.

Ceux-là pensaient bien faire ! Face à ces gens vêtus de jaune, ils ont pensé que la période était à la fête, à l’expression d’une joie communicative de partager la pelouse et un bel espoir qu’ils portaient. Voulant satisfaire à ce besoin, ces hommes en noir, ont aspergé les compétiteurs de ce qu’ils pensaient être des gaz hilarants. La belle méprise que voilà ! Il est vrai que les jaunes ne jouaient pas le jeu, immobilisant le ballon rond au milieu de l’aire de jeu.

Les représentants de la fédération, armés de protège tibias et de drapeaux de touche, furent surpris de découvrir l’irritation qu’ils provoquèrent. Décidément le match entre les deux équipes, l’une en jaune l’autre en noir, tournait à l’affrontement tandis que dans les tribunes, les spectateurs chauvins, n’encourageaient que l’une des deux formations, selon leurs sensibilités. La beauté du sport n’existe plus guère, il faut choisir son camp et ne pas en démordre, vociférant des encouragements accompagnés d’insultes odieuses pour ceux d’en-face.

Plus étrange fut le comportement des VIP, installés dans les loges. Non seulement ils ne s'intéressaient absolument pas à la rencontre, préférant se gaver de petits fours dans cette ambiance surchauffée, mais de plus, ils tournaient le dos ostensiblement à la pelouse, là ou les acteurs battaient le pavé en grand nombre. Il est vrai que les loges sont si éloignées du terrain, que ces pauvres gens n’en peuvent rien savoir !

Ceux-là s’en remettaient sans doute aux équipes de télévision, venues du monde entier pour diffuser l'événement. Là encore, ils se fourvoyaient. Des actions étaient coupées, offertes au public de manière partielle. Ici, on se refusait à reconnaître qu’un homme en noir était coupable d’obstruction. Là, c’est un joueur de l’équipe jaune, qui avait triché sans que les réalisateurs sélectionnent l’image.

La plus grande confusion naissait dans ce spectacle qui bien vite, troubla les téléspectateurs. Non seulement le score n’était jamais affiché, mais qui plus est, les diffuseurs n’étaient pas d’accord sur le nombre de joueurs sur la pelouse. Pire même, une nouvelle équipe vint se mêler au désordre ambiant. Porteur pour seule distinction de cagoules, ils sortaient curieusement des deux camps, en surgissant sans prévenir des bacs de touche pour tout casser. L’arbitre, longtemps absent du terrain, arriva en voulant siffler la partie. Il fit une longue déclaration lors de la mi-temps, espérant que ses promesses remettent un peu d’ordre dans la bataille rangée. Il ne fit que jeter de l’huile sur le feu, ce qui, comme chacun sait, augmente un peu plus le bel écran de fumée qui non seulement couvrait désormais toute la métropole mais gagnait également les territoires d’Outre-mer.

Le tournoi virait à la confrontation planétaire, une sorte de Coupe de l’immonde dans les volutes de plus en plus compactes. La fédération nationale décida de changer les règles du jeu en désespoir de cause en désignant un « quiqumvirat » parmi ses apparatchiks pour en contrôler la neutralité. Nouvel enfumage, en pleine partie, il fut demandé aux sportifs de réfléchir à de nouvelles lois du jeu. Le grand déballage des griefs tourna à la vindicte contre l’arbitre. Nouvel écran de fumée, nouveaux dérapages.

On ne peut être surpris qu’à jouer ainsi sans visibilité, les chocs se multiplièrent jusqu’à contraindre les autorités à suspendre le terrain. Il fut ainsi décidé de terminer le championnat à huis-clos, laissant comme souvent aux VIP le privilège de tout décider en dernier ressort. Ils se réunirent dans un gymnase, bien à l’abri des fumées nocives, pour casser le dos à la contestation. La partie s’achevait, le ballon était confisqué, l’armée enfermant tous les réfractaires, contestataires, anarchistes et autres rebelles dans des stades où des soldats zélés coupèrent les mains et les langues. La fumée se dissipait laissant place à un paysage de désolation.

Fumeusement leur.

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