Lèche-vitrine

Le poids des expressions.

Chronique d'un ours mal-léché

 

 

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Ce pauvre Berlaudiot, enfant, n’avait pas plus redoutable terreur que lorsque sa mère le prenait par la main pour le traîner, en compagnie de quelques bonnes amies à elle, faire du lèche-vitrine en ville. Lui qui n’aimait rien tant que courir la campagne, aller se baguenauder près de la rivière et vivre loin de la foule, il se trouvait là pris au piège d’une expédition sans le moindre intérêt pour ce gamin espiègle.

Pire encore, il avait beau regarder attentivement le comportement de ces grandes dames, rien ne lui permettait de comprendre cette expression saugrenue. Le seul à tirer la langue c’était lui et jamais en direction de ces vitrines, toutes plus insipides et ternes à ses yeux d’enfants. Sa mère le tirait sans ménagement lui qui traînait la jambe pour ne pas rentrer dans ces boutiques, surpeuplées de consommatrices dans un état d'excitation avancée. Il se demandait bien, le pauvre diable, ce qui justifiait une telle frénésie chez ces femmes si ce n’est ce mot : « Soldes » affublé de pourcentages énormes écrit en grosses lettres sur la devanture.

Ce qui intriguait plus encore le gamin, c’est que dans l’intimité sa mère lui demandait souvent s’il avait bien lavé sa boutique. Il savait alors qu’elle évoquait une partie secrète de sa morphologie, élément qui d’après lui n’avait aucun rapport avec les magasins dans lesquels l’entraînaient ces femmes hystériques. L’idée mit très longtemps à faire son chemin. Y avait-il dans cette expression curieuse une quelconque volonté de mettre en bouche l’objet du délit ?

Berlaudiot grandit fort de cette préoccupation qui loin de le tarabuster au quotidien avait fini pourtant par se nicher au plus profond de son inconscient. Les chemins tortueux de la pensée conduisent plus souvent ailleurs qu’à Rome, il en fera l’expérience aux dépens de ses bourses. L’histoire mérite qu’on vous la narre afin que chacun prenne conscience de l’importance des mots employés et des conséquences qu’ils peuvent avoir sur ceux qui les entendent sans bien les comprendre...

Tout commença pour notre ami devenu adulte quand il entendit, subjugué la chanson de Jacques Brel : « Amsterdam ». Il se dit que ce serait là sa prochaine destination. Il économisa pour satisfaire sa curiosité et je suppose que vous avez déjà compris le tournant que prit alors son existence. Il découvrit des vitrines où des dames faisaient boutique de leur corps.

Un désir s’éveilla, une réminiscence de son passé et des circonlocutions de son enfance. Il tira la langue, pénétra dans le secret de l’endroit pour découvrir ce qui se tramait là quand le rideau était tiré. Il y prit un malsain plaisir, en redemanda au point d’y laisser toutes ses économies et sa santé. Il était tombé dans un effroyable piège où la lubricité se disputait à la concupiscence.

Il ne tarda pas à attraper toutes sortes de maladies. Il revint de ce voyage dépité et en colère. Il s’était laissé berner par une expression que sa pauvre mère lui avait enfoncé dans un crâne qu’elle aurait mieux fait de rendre plus savant. Le pauvre garçon en garda durablement bien des séquelles. Il se dit que jamais plus de son existence, il n’emploierait de métaphores.

Le rideau se tire sur cette lamentable aventure lexicale. Les femmes de mauvaise vie font aux hommes mauvais vit. Il convient pourtant de tourner sa langue sept fois dans sa bouche plutôt que d’évoquer devant des simples d’esprit des expressions tirées par les cheveux. J’espère que vous en tiendrez compte, même si pour moi, il est hélas trop tard.

Vitrinement vôtre.

Jacques Brel - Dans le port d'Amsterdam © Iñaki Beceiro Cillero

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