Pompanne, un marinier rebelle.

Et son offrande odorante.

Ne le qualifiez pas de petit trou du C...

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La période révolutionnaire ne fut pas de tout repos pour nos mariniers d’alors. Les soubresauts de la Politique ne sont jamais favorables au commerce. À cela, il fallait ajouter des vexations multiples, des mesures dilatoires, des réquisitions et autres actions toutes de nature à mettre à mal l’activité de nos gaillards. Il y avait donc de l’exaspération sous le chapeau d’apparat tandis que nombreux étaient ceux qui restaient à quai faute de travail.

C’est l’un de ses oisifs par force, un certain Pompanne, qui vengea magistralement la corporation toute entière de Nevers. Le jeune garçon n’avait pas sa langue dans sa poche mais ce n’est pas par cette partie de sa morphologie qu’il entra dans les annales de la ville. Certains pourront prétendre que son action manqua de délicatesse, voire de finesse. C’est sans doute vrai même si le joug d’un pouvoir terrible ne permet guère de faire preuve de subtilité.

Le Proconsul Fouché, être exécrable s’il en est, ne cessait de promulguer des arrêtés iniques, incantatoires à la liberté. Pompanne, mauvaise caboche certes, mais homme épris de liberté à l'instar de tous ceux qui vont sur l’eau, n’en pouvait plus de retenir d’exploser sa colère au grand jour. Il lui fallait trouver un subterfuge pour exprimer son mécontentement de manière comprise par tous.

Il choisit la place Brutus au cœur de la cité pour laisser éclater aux yeux de tous son opinion. Face au palais Ducal, un arbre de la liberté avait été planté, histoire sans doute de matérialiser une belle idée fort mal traitée par les hommes de la Terreur. Pompanne qui ne pouvait plus garder en lui son immense colère, déjouant la surveillance des gardes révolutionnaires, escalada le peuplier majestueux.

À la cime du végétal glorieux, un bonnet phrygien d’un rouge éclatant constituait le plus fort symbole de l’esprit du moment. C’est en ce merveilleux réceptacle que notre jeune marinier déposa une offrande fort odorante, dénaturant quelque peu la tradition des nautiers qui se sont toujours appelés les « Chient dans l’eau ! ».

La nouvelle de cette action d’éclat (on peut supposer que le garçon avait quelques ennuis intestinaux tant la période était aux restrictions diverses) fut rapidement propagée par les collègues de ce garçon culotté sur la Loire et l’Allier. Sur les bateaux à fond plat, les équipages se gaussaient à gorge déployée d’un pouvoir qui avait été ainsi si bien honoré par le brave Pompanne. Une chanson se propagea dont on peut mesurer aisément la subtilité tout autant que le respect de la métrique :

«  Qui qu’a chi, qui qu’a chi

Dans le bonnet de la liberté ?

C’est Pompanne, C’est Pompanne »

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On eut pu craindre que le ci-devant Pompanne perde la tête dans cette aventure scatologique. Il n’en fut rien. Le garçon, auréolé par son haut-fait fut adulé par les dames de la Poissonnerie, ces solides gaillardes à la langue acérée et aux mœurs libres. Il ne savait plus comment répondre à toutes leurs charmantes intentions, devant accorder à chacune une danse endiablée chaque dimanche.

Il se dit alors que Pompanne passait plus de temps à faire le bellâtre qu’à bourder. Qu’importe, sa langue bien pendue fit merveille auprès de toutes ces gentes dames délurées. C’est d’ailleurs cet organe qui lui valut une autre fantaisie qui se passa entre deux chopines à l’auberge « Au petit Matelot »

Quelque temps après son exploit mémorable, notre lascar eut encore maille à partir avec les autorités de Nevers. Tout avait débuté du côté de la Poissonnerie, lieu que fréquentait assidûment ce luron coureur de jupons. Une nouvelle venue à Nevers, une grande bourgeoise maniérée se montra fort pingre quand il s’agit de marchander du poisson qui de toute manière n’était jamais assez frais pour elle.

Toute parée à la mode parisienne, la dame prenait de haut les dames de la poissonnerie pour au final ne rien leur acheter. Pire même, alors que notre galant marinier se mêlait des négociations pour apporter non seulement son grain de sel mais qui plus est des conseils culinaires à propos de la fameuse recette de la Matelote, il dérapa comme à son habitude, en allusions graveleuses et peu amènes.

Il lui déclara : « Chère madame, pour réussir une bonne matelote, pour que le feu prenne avec vivacité là comme il se doit, il faut que vous suiviez le conseil avisé d’un maître queux. Vous devrez adjoindre aux poissons blancs, un morceau bien gras d’anguille, poisson dont vous avez certainement l’usage en coquine compagnie. Il vous faudra renoncer dans le même temps à y glisser une langue de vipère ou bien une peau de hérisson… ! »

La dame se contenta de répondre par un rire aussi moqueur que méprisant à cette tirade alambiquée. Ce fut le signal et tant les poissonnières que le marinier la couvrirent d’avanies et d’injures toutes plus salaces les unes que les autres. La belle bourgeoise n’eut que le temps de s’enfuir sous le vacarme de toute la halle.

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L’après-midi même, le bouc émissaire était tout indiqué pour monsieur le Préfet. C’est Pompanne qui fut convoqué pour rendre compte de l’outrage fait à cette femme qui n’était autre que madame le Préfète. Le représentant du pouvoir exigeait des excuses sous peine d’envoyer en prison le mal embouché.

Le marinier incapable semble-t-il de parler, se mit à genoux devant la Bourgeoise, la casquette en main qu’il triturait nerveusement, il n’eut d’autres recours que de tirer une langue aussi longue que s’il était resté une journée sans boire la moindre chopine. Le tableau aggrava l’ire du Préfet et de son épouse, l’homme ajoutait l’irrespect aux grossièretés précédentes. Le Préfet s’impatientant lui intima l’ordre de parler afin de demander pardon.

Outré le préfet perdit toute contenance : «  Parlez donc, bon sang, mais parlez, vous dont la langue est si prolixe en sottises de tout genre ... » Désespérément, Pompanne tira plus encore sur son appendice, afin de l’allonger davantage. Le Préfet manqua la crise d’apoplexie à ce spectacle désolant. La suite fut pire encore, hélas…

Comprenant que son attitude n’était pas comprise de ces interlocuteurs, Pompanne s’écria alors : « Ah monsieur le Préfet, faites donc couper cette maudite langue qui ne sait que dire la vérité et se refuse désespérément à toutes les simagrées que vous me demandez d’accomplir ! »

De ce jour, la réputation des mariniers de Nevers s’éleva encore d’un cran dans l’ordre des lurons mal embouchés. Quant à Pompanne, il demeurera éternellement le Paragon de la profession, un formidable exemple à suivre pour ceux qui se refusent à se plier devant les puissants. Je me devais de l’honorer ici, il est mon maître et mon modèle.

Irrévérencieusement vôtre.

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