Le Chat luthier.

En sol et en ré.

Petite fugue musicale

 

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Il était une fois un chat doué de ses pattes. Il n’y avait pas meilleur luthier que cet animal. Les muses l’avaient choyé dès sa naissance, il avait hérité de bien des talents et en particulier celui de fabriquer des instruments de musique. Il enchantait la belle société féline grâce aux prodigieuses créations qui sortaient de son atelier. Avec lui, le violon miaulait, le violoncelle minaudait et la contrebasse ronronnait. Du grand art en somme, surtout en clef de fa.

Le matou rentrait ses griffes pour montrer pattes de velours. Son art atteignait une telle perfection qu’il entendait pousser encore plus loin les dons prodigieux qui étaient siens. Il attendait que chacun tombe sous le charme de sa musique, envoûté par la perfection des sons qui sortaient de ses créations. Le plus délicat était de trouver des virtuoses dignes des joyaux qui naissaient dans son atelier.

Ce facteur animal ne faisait guère confiance aux humains, c’est tout naturellement vers la faune qu’il porta ses investigations. Les pies eurent sa préférence, non pas pour les croquer comme le commun des greffiers, mais bien pour leur confier un instrument et une partition. La pie excelle en ce domaine, ne restant jamais à la traîne, sachant tirer la quintessence de l’instrument. De plus son habit conférait à leur présence une prestance sans pareil. Le spectateur chavirait de bonheur devant tant de perfection.

Le chat luthier avait une ambition dans sa vie, attirer dans ses rets les soles et les raies, les initier à la beauté d’un concerto, les faire toucher de la nageoire la perfection d’un requiem. Il lui fallait pour ça examiner à la loupe les conditions de transmission des sons dans l’eau. Un domaine complexe que bien peu d’humains avaient abordé. L’animal savait que ce défi était à sa portée.

Il n’avait pas souhaité rester en cale, il rêvait de sillonner les océans, de plonger au cœur de la grande vague pour ratisser un public de plus en plus large de mélomanes aquatiques. Les rêves les plus fous sont ?sans doute les plus exaltants à réaliser. Il se mit à l’ouvrage avec une formidable volonté de réussir.

Il avait un grain, c’est certain. Il faut être insensé pour avoir une telle ambition qui dépasse le cadre, sort de l’ordinaire train-train de la condition animale. Le chat luthier voyait grand, il était attiré par le vent du large, le murmure des grands espaces. Il virait d’un bord à l’autre, changeait de maille pour rester à flot et faire de l’archet un instrument de navigation.

Le chat luthier eut gain de cause. Il eut un immense succès parmi les bancs de poisson grâce à des pies de grand talent. Les poissons firent la queue pour venir écouter toutes ouïes les belles interprètes. Qu’elles jouent merveilleusement d’un instrument à corde plutôt qu’à bec avait de quoi surprendre dans les profondeurs. C’est ainsi que la troupe halieutique se laissa prendre au piège du chat luthier. Il lui fallut changer de répertoire, passant au rondeau pour satisfaire son nouveau public.

La suite serait délectable si le matou n’avait pas laissé la lutherie pour la pêche. Il avait mis la main à l’engrenage. Le succès lui monta à la tête, il mit la clef sous la porte de son atelier, quitta à jamais le sol et embarqua dans un port breton. Las de crier, il fit rendre gorge aux pies, leur préférant soudainement les goélands qui se jetaient goulûment derrière ses filets. Le chat pitre cessa de rire, il entrait désormais dans l’industrie de la pêche côtière.

Il laissa les cordes pour passer aux filets, il venait de comprendre la confusion qui était née de son curieux métier. Il convenait d’assumer, ce qu’il fit et qu’importe si mon histoire se termine en queue de poisson. Le chat luthier ne me présentera pas la note. Bien au contraire, au terme de cette histoire, le chat viré, ce fut le naufrage !

Chavirement vôtre

Le complexe de la truite Les Frères Jacques © Jean-Michel Coffin

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