Le batelier maudit.

"Pauvre type"

Conte du Grand Retournement

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Il est des sobriquets qui poussent à la galéjade, d'autres qui incitent à la moquerie, certains font étalage d'une particularité qui n'est pas toujours bonne à mettre en avant. Pour nombre de mariniers, la sobriquet est une carte de visite, un signe particulier qui ouvre les portes de la grande confrérie des gens qui vont sur l'eau. « Vent de travers », « Fis de Galarne », « Planeur » , « Le Bourru », "Goule en pente" sont nos grandes figures ligériennes. Malheureusement pour celui-ci, il en allait tout autrement, son blase « Pauvre Type » n'avait rien d'engageant.

C'était d'ailleurs son principal souci. Connu de tous, précédé d'une réputation qui allait plus vite que le vent ou le courant, le brave garçon restait plus souvent à quai que les autres. Les contrats lui passaient sous le nez, l'embarquement se dérobait au dernier moment parce qu'un autre, arrivé après, se voyait préféré. Il ne méritait guère une réputation qui n'était pas chiche de menteries et d'anecdotes trompeuses. Il héritait à son corps défendant de toutes les avanies qui ne manquaient pas d'arriver aux uns et aux autres. Il en devenait le héros bien malgré lui pour la simple raison que sa présence supposée donnait à l'incident des allures de farce qui faisait avaler la pilule.

On ne prête qu'aux riches prétend une maxime qui en la circonstance faisait grandement son infortune. Pauvre Type rongeait son frein, était souvent contraint à accepter des tâches que nul n'aurait voulu faire. Les plus sales besognes, voilà son lot et là encore, il trouvait moyen de compléter le dossier noir de sa misère. Tout ce qui peut advenir de misères, de tracasseries, d'incidents ou d'avanies lui était réservé. Pas un jour où il ne se trouvait à l'eau, renversait un chargement précieux, soit oublié sur le quai ou bien dans une taverne alors que l'équipage avait déjà repris le voyage. Pauvre Type en avait tant soupé de tous ces coups du sort qu'il déposa son baluchon, renonça à la marine et à tous les métiers en rapport.

Il chercha une reconversion pour laquelle, le mauvais sort pouvait baisser la garde. Par un curieux cheminement, il se dit que s'il avait le mauvais œil, ce n'était qu'à son seul détriment. Il avait constaté tout particulièrement que les jeux de cartes ou de dés tournaient toujours en sa défaveur. Alors, puisque le vainqueur était toujours l'autre, il se mit à vendre des tickets de la loterie royale plus que de raison et bien plus que ses confrères.

Pour un coup d'essai, ce fut un coup de maître. Il n'était pas un jour où un de ses clients se transformait en heureux gagnant. La chose fit le tour de la contrée, il eut tant et tant de clients qu'il devint bien vite le meilleur vendeur tout comme celui qui faisait le plus d'heureux. Il n'avait pourtant ni bosse sur le dos ni fer à cheval dans sa poche pour expliquer ce curieux phénomène. Il amassa assez d'argent pour s'offrir son propre bateau, un beau chaland qu'il baptisa, maladresse suprême : « Le cygne indien » avec lequel il escomptait grands bénéfices. C'est du moins ce qu'il espérait de tout son cœur. Son premier chargement eut lieu à Cléry. C'était la pleine saison des guignes, il devait les emmener à la Capitale par la Loire puis le canal. Un voyage facile, sans histoire, idéal pour mettre le pied à l'arbouvier.

Pauvre type se trompait. Au détour d'un méandre, alors qu'il était à la remonte sous voile, un vole d'oies sauvages, annonciatrice des mauvais jours, joua les oiseaux de mauvais augures. Son « Cygne Indien » croisa la route d'un transport de bois en totale perdition. Le radeau avait rompu ses amarres et allait son train dans une confusion folle. Le choc fut terrible, le chaland sombra sans coup férir. Pauvre Type rendit son dernier souffle en se disant que le malheur lui collait à la peau.

De cette triste histoire qui ne resta pas dans les chroniques de notre Loire, une expression s'installa dans le langage courant : « Avoir la guigne ! » Nous la devons à Pauvre Type, sans que jamais il ne sache que la postérité attendait son trépas pour lui rendre honneur et grâce. Ayons donc en ce jour, une pensée pour lui et prenons garde de ne pas user de sobriquets péjoratifs ou trop lourds à porter.

Idiomatiquement sien

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Conte écrit sur l'eau entre

Amboise et Chaumont sur Loire

Lors du Grand Retournement

Ne sera pas au programme du Festival de Loire ...

Merci monsieur le producteur marseillais !

 

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