Ydillique

Les fleurs du mâle

Ydillique

 

y1

 

Mon ami Michelarmand Chatard a sorti depuis quelque temps un recueil de poèmes. Plus d’un mois après qu’il m’ait dédicacé son ouvrage, il s’inquiète, en bon versificateur qu’il est devenu de l’absence d’une prose de ma plume pour évoquer son dernier rejeton. Il est vrai que ces deux précédents enfants qu’il convient malgré tout d’appeler Romans avaient mérité, pareil honneur. Je suis bien ennuyé de répondre à sa requête d’autant que rien n’est plus personnel que le rapport à la poésie. Comment évoquer sans dévoiler, comment vous donner envie sans flagorner ?

Le plus simple a été pour moi de monter sur mon destrier et de rejoindre le personnage dans son domaine. Je ne doutais guère de l’accueil ni ne fus surpris de voir surgir deux verres et un petit Touraine du domaine des Terres Noires. Voilà bien un formidable terrain d’entente pour lequel il n’est pas besoin de compter les pieds ni de chercher la rime.

Ne débusquez pas le mal en toute chose, l’auteur m’avoue, quelque peu étonné lui-même de la chose, que son Ydillique se vend bien. Lors des derniers salons littéraires auxquels il a participé, des femmes, essentiellement, se sont emparées de ses fleurs du mâle. Je ne doute pas un seul instant que ce séducteur devant l’éternel ne trouve un malin plaisir à caresser dans le sens de la plume de nouvelles lectrices.

Tout en dégustant notre breuvage, il me narre alors une anecdote. Étant en recherche sur Internet d’une adresse sur les pages blanches, un bandeau publicitaire, un spam comme le nomment les initiés, surgit sur le bas de l’écran. Chose incroyable, il était question de son livre accompagné du logo de l’enseigne d’un agitateur culturel. Notre plumitif en eut un coup au cœur, phénomène assez dangereux chez lui depuis que Souricette l’a laissé choir !

Une lectrice avait laissé un commentaire sur le serveur de ce grand magasin. Les arcanes de la toile, le redoutable big data sans doute avait fait son œuvre et ainsi, en quelques secondes, Michelarmand entrait au Panthéon des grands auteurs. Il convient de le laisser à cette belle illusion, renforcée qui plus est par une lettre qui lui est parvenue récemment par la poste, à l’occasion de sa fête.

La belle et sulfureuse Amélie Nothomb sur un papier à en-tête des éditions Albin Michel, avait pris la peine de lui adresser de manière manuscrite une belle missive dont je m’empresse d’évoquer quelques lignes : « Je garde un souvenir ému de notre rencontre à Orléans, l’automne passé. » Depuis d’ailleurs, ces deux-là correspondent régulièrement.

C’est fort de cette confession que j’ai relu autrement le poème : « Gémissements » à moins que « La fécondée » ne s’adresse directement à elle. Ne voulant pas jouer les intrus ou même les indiscrets je ne poussai pas plus avant mon inquisition du tendre même si «Le Dîner » révélait des pans entiers d’interrogations inquisitrices.

 

Le Dîner

 

Dîner aux jarretelles

Dîner aux chandelles

Dentelles aux jupons

Chair à frissons

« Queue » c’est bon

 

Puis cessant de vouloir jouer au plus malin avec mon ami, je le laissai vous offrir à son tour un poème de son cru et surtout de son choix. Il n’hésita pas longtemps, espérant qu’Amélie nous pardonne cette intrusion dans cette aimable relation épistolaire. Il voulait sans doute se faire moins fripon, ce qui, au demeurant, avec un tel lascar n’est guère possible. À vous de juger :

 

Encre bleue

 

Hier je rêvais ma vie avant de la vivre

Aujourd’hui dans mes rêves je vis

De son hydromel d’aventure

J’aime ma vie qui parfois m’enivre

Viens avec moi dans l’écriture

Encre bleue, ma maîtresse fidèle

Me chante des dictions, me lit des ritournelles

Calligraphie d’un monde sans amour

Viens avec moi me coucher sur tes mots

J’écrirai en silence, j’ôterai mes sabots

Je couperai des pages qu’on a jamais cueillies

Sur la terre appauvrie d’un monde sans labour

Des billets je lirai et ton cœur jouira

La Lune sous ma plume d’oie passera

Au manuscrit du jour

Je t’aurai fait l’amour

Absent de ton toucher

Sans presse à imprimer

 

Si vous voulez suivre ses errances, l’accompagner dans son univers, mesdames, n’hésitez pas, vous découvrirez un charmant compagnon, capable au mitan de l’après-midi, de vous tartiner des toasts de rillettes d’oie du Périgord. Voilà comment je comprends la poésie. Bonne lecture et encore meilleur appétit.

Nous en avions terminé de ce curieux entretien pour mettre au monde ce qui tient lieu de critique quand Michelarmand se mit à me raconter son village, celui où le jeune limousin de vingt et un ans a posé ses guêtres ; ancien vignoble de l’évêché d’Orléans et point culminant de surcroît de cette partie en lisière du massif d’Ingrannes. Il évoqua l’avion écrasé durant la guerre et l’histoire de la stèle qui rend hommage aux soldats américains, les larcins entre familles durant la débâcle, la fabuleuse mémoire, l’historien archéologue local tout autant que ce qui ne devrait pas se raconter en bonne société.

C’est ainsi, qu’en terminant la bouteille de Touraine, je découvris une expression graveleuse sans doute, charmante tout autant et si parfaitement imagée que la métaphore mérite d’être partagée. Un quidam de ce bourg, discourant avec notre homme, vit surgir au loin, marchant tête baissée, une rombière de l’endroit. L’autre de prévenir notre ami qu’il allait lui jouer un tour. En effet la vieille dame s’approche et l’indélicat de l’interpeller vertement : « Alors, ça va la Germaine ? Toujours aussi alerte à ce que je vois. » La pauvre vieille de se hâter davantage en faisant celle qui n’entendait rien quand le malotru s’exclama à l’attention de son compagnon : « Celle-là, elle n’a jamais eu la mémoire de la braguette ! » Voilà donc ce poète du désordre amoureux et des vers libertins. Vous irez le lire si tel est votre bon plaisir !

Poétiquement sien

y2

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.