Le pied à l’encrier.

Ses premières cartouches.

En guise de dédicace.

 

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Il était une fois un jeune élève qui ne pouvait aligner deux mots sans qu’il n’y ait au moins une faute. Désespoir de ses maîtres, ils savaient en ouvrant son cahier que le rouge allait envahir la page. Non seulement, ce diable leur faisait perdre leur temps mais qui plus est, sans grand espoir que cela fut utile un jour. L’école était pour lui une maison de redressement de tous les mots du dictionnaire.

Le garnement ne comptait plus les lignes qu’il copiait machinalement. Il avait cependant la dignité de celui qui n’est pas un cancre ordinaire. Il se refusait opiniâtrement à remplir ses lignes par colonnes successives, méthode que prônaient ses compagnons abonnés eux aussi au zéro de l'infamie orthographique. C’est phrase par phrase qu’il alignait sa pénitence, écrivant inlassablement que « Toujours prends toujours un S, en oubliant la remarque à la prochaine dictée venue.

Tout allait de mal en pis au pied de la lettre pour le malheureux qui par chance avait les chiffres qui lui permettaient de garder la tête hors de l’eau. Il ferait non pas un fort en thème mais un bon en algèbre, un comptable ou bien un géomètre, il n’y avait pas de quoi se désespérer pourvu qu’il ne tienne jamais un crayon pour aligner autre chose que des nombres. La vie est ainsi faite, la destinée se détermine entre les lignes.

Puis soudain tout bascula. Un maître d’école lui mit la main sur le rouleau encreur, première étape d’une révolution personnelle. L’imprimerie de l’école fut une révélation, non pas qu’il se contentât d’aligner des lettres de plomb dans les cases mais parce qu’il voulut participer au journal de classe. La rectitude des mots avait son importance, il consentit à faire de son mieux.

Il n’y parvint pas toujours et, avouons-le, bien plus souvent jamais mais qu’importe le virus de l’écriture était ancré en lui. Il fallait convaincre les lecteurs qu’une interprétation toute personnelle des règles n’influençait pas la pensée exprimée. Ce ne fut pas aisé. Les Ayatollahs de l’orthographe sont nombreux. Ils défendent un pré carré qui ignore tout de l'hypoténuse, ce plus court chemin pour rejoindre les opposés.

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Longtemps, les oukases lui interdirent à nouveau le chemin de l’expression. Sa très grande faute était de faire des fautes. Malheur à qui écrit loin de la norme, il serait condamné au silence. Il rongea son frein, participa néanmoins à de nombreux journaux sortis des machines à alcool qui diluaient les désaccords dans les bavures du stencil. Rien de bien sérieux du reste puisque ces écrits-là, finissaient toujours par allumer un feu.

Puis arriva une curieuse machine, un ordinateur sorti d’une pomme à moitié croquée. Il se dit que l’objet allait lui donner ce courage de coucher sur le papier les mots qui depuis si longtemps lui trottaient dans la tête. Le correcteur fit tant bien que mal son rôle, laissant cependant des énormités car il continuait d’avoir une conception très particulière de l’usage des mots et de la grammaire.

Repoussant les quolibets il franchit le pas, la cartouche lui mit définitivement le pied à l’encrier. Il prit le large, s’émancipa d’une marge qui ne contiendrait plus jamais d'annotation en rouge. Il écrirait n’en déplaise aux censeurs, dans les blogs, la belle blague, car c’était là un espace de liberté et de libéralité orthographique. C’est du moins ce qu’il croyait bien naïvement.

La faute demeure comme un nez au milieu de la figure. Elle fait pousser le bonnet d’âne même quand il s’arrache les cheveux pour les débusquer. Le correcteur est d’autant plus faillible que sa prose emprunte des chemins escarpés. Que faire ? Subir les railleries ou appeler à l’aide de bonnes âmes. Par chance, il trouva des vigies bienveillantes qui redressèrent sa plume par amitié et amour des mots bien ordonnés.

C’est ainsi qu’il prit son envol, usant de leur patience pour proposer aux lecteurs des textes qui tiennent la barre d’espace et les codes de la langue. Dans le secret de son labeur, il reste toujours aussi fautif ; la correction, même automatique avoue son incompétence devant ses fausses routes et ses immenses confusions. Il envoie le premier jet d’encre à des gardiennes du temple qui sans confession, l’absolvent de ses fautes. C’est donc la tête haute qu’il se présente à vous, donnant l’illusion de maîtriser une langue avec laquelle, éternellement, il aura maille à partie.

Est-ce pour autant qu’il est un imbécile, un sot, un ignare, un faiseur ou que sais-je encore ? Seuls ceux qui n’écrivent rien ne risquent pas de malmener la graphie, la grammaire et la syntaxe. Lui s’en moque, il pisse la copie, noircit la page, tire à la ligne ou ratiocine par écrit, c’est selon l’opinion de ceux qui prennent la peine de le lire. Il commet même des livres comme autant de bouteilles à l’encre, tout ça parce qu’un jour, il eut un instituteur adepte de la pédagogie Freinet.

Imprimement vôtre

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