Baptiste, le braco aux pieds nus.

Une histoire vraie à dormir debout …

Bourrelier, tavernier et plus que tout braconnier

 

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Il s’appelait Baptiste et tenait une auberge à Bréhémont. En fait, plus exactement, l’homme maniait l’alêne, la pince à coudre et l’aiguille courbe car la journée il était bourrelier, un métier aujourd’hui sans doute inconnu pour beaucoup. Il faisait des colliers à chevaux, des licols, des harnachements, tout ce qui est nécessaire pour atteler les chevaux de labour ou les bœufs. C’est son épouse, Marie qui s’occupait des clients au comptoir la journée, tandis que son homme prenait le relais et le bar d’assaut le soir venu.

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Baptiste était ce qu’on peut appeler son meilleur client. Le travail du cuir sans doute lui donnait grand-soif dans la journée et il se rattrapait grandement quand il passait derrière le zinc. L’Auberge « À la Matelote ! » promettait du poisson de Loire quelle que soit la saison. La maison était réputée naturellement pour l’anguille en matelote mais aussi pour un brochet au beurre blanc dont chacun vantait l’excellence.

Baptiste était toujours pieds nus derrière le comptoir tout comme dans son atelier. Une curieuse habitude ou plus précisément une commodité pour aller bien vite relever une nasse, un filet ou bien une ligne de fond. Le drôle n’avait pas son pareil pour sortir de l’eau en toute illégalité ce qu’il fallait de poissons pour satisfaire sa clientèle.

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Seule la maréchaussée regardait d’un mauvais œil ce manège de notoriété publique. Il était pisté comme le loup blanc par les pandores portant bicorne. Mais les uns n’étaient pas très futés tandis que l’autre avait plus d’un tour dans sa musette qu’il avait d’ailleurs cousue lui-même dans les règles de l’art. Le coup de main et l’art de leurrer les représentants de l’ordre lui permettaient de passer entre les mailles de leurs filets.

Il avait tout le pays pour complice. Quand le temps était venu, il pratiquait la pêche de nuit, éclairé qu’il était par des brandons tenus par des complices à qui il promettait un fameux repas et quelques délicieuses chopines de Chinon. Malgré le peu de discrétion qui entourait ses braconnages, il n’avait jamais été pris la main dans le sac.

L’habitude, le sentiment d’impunité, l’effet euphorique de ce vin qu’il lichait plus que de raison le poussaient toujours plus loin dans les provocations. C’est ainsi que cette nuit-là, alors que les lamproies remontaient en nombre la Loire, il se promit de tendre au nez et à la barbe des gardes, un filet de barrage. Il se délectait d’avance de ces poissons qu’il allait préparer au vin rouge, un vrai régal.

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Il avait, quelques jours auparavant, avec un brin de guenoze qui ne pousse pas à la patience, éconduit un client de fort mauvaise manière. L’homme en avait tiré une rancune qui méritait une vengeance à la hauteur de l’offense. Il avait laissé traîner ses oreilles et eut vent de l’équipée nocturne. Il s’empressa de prévenir la maréchaussée qui avait là, enfin l’occasion de prendre le gredin sur le fait.

Chaque camp, ce soir-là, fourbit ses armes. Baptiste se modéra derrière le bar, il savait l’aventure délicate et exigeante. Les gendarmes préparèrent leurs falots, les menottes qu’ils entendaient bien glisser au poignet du bourrelier et le carnet pour dresser un procès verbal d’anthologie. Chacun attendait l’heure propice en cette nuit sans Lune.

C’est naturellement Baptiste qui se mit en route le premier. Il avait de l’ouvrage pour tout installer dans une courbe réputée et à l’écart des regards. Les abords étaient difficilement accessibles, ce qui le mettait d’après lui, à l’abri d’une mauvaise surprise. Les représentants de l’ordre quant à eux souhaitaient non seulement le prendre sur le fait mais qui plus est, avec une récolte copieuse pour forcer plus encore l’amende espérée depuis si longtemps.

La pêche en effet avait été plus que bonne. Baptiste se frottait les mains et songeait déjà à tout ranger quand quelques bruits sur la rive éveillèrent son attention. Le braconnier avait l’ouïe aussi fine que le gosier en pente. C’était là une obligation dans son activité clandestine. Il se mit sur ses gardes, cessant de s’occuper des lamproies. Il était aux aguets et c’est ainsi qu’il vit la lueur d’un lampion et lui sembla-t-il, l’ombre d’un bicorne.

Il plongea immédiatement dans la Loire, se laissa porter par le courant. Fort heureusement pour lui, son fameux coin tranquille était bien en amont de Bréhémont. Bon nageur, y compris entre deux eaux, il fila pour échapper à ceux qui sifflaient en vain là où il n’était plus. Dans cette mauvaise aventure, il perdait son matériel et une pêche formidable, il lui restait à s’en sortir sans procès …

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Il nagea du plus vite qu’il put, sortit de l’eau devant l’auberge et rentra prestement chez lui. Il se frotta énergiquement, se vêtit de sa chemise de nuit avant que de prendre place à côté de Marie qui dormait d’un sommeil profond. Peu de temps après, on tambourina à sa porte, Il se leva, descendit l’escalier et ouvrit aux gendarmes, baillant tout ce qu’il savait.

Les autres, essoufflés et en sueur furent grandement bien attrapés de le trouver dans cette tenue. Il y avait diablerie chez cet homme. Pour pousser le bouchon plus avant, Baptiste fort de son avantage, fit l'étonné tout autant que celui qui trouvait drôle qu’on puisse le soupçonner. Puis montrant sa mansuétude à ceux qui s’étaient dérangés pour rien, les invita à boire quelques godets.

La nuit fut aussi blanche que le vin qui coula à flot. Les gendarmes dépités se laissèrent aller à boire plus que de raison pendant le service. De cette nuit mémorable, ils renoncèrent à tracasser Baptiste et profitèrent à leur tour de quelques plats aussi délictueux que délicieux. C’est tout autre chose qui tourmentait le bourrelier tavernier, mais il n’en pouvait rien dire...

Ce que les pandores ne surent jamais et ils en eurent éprouvé sans doute une jubilation intérieure, c’est que durant cette nuit de beuverie honteuse, Baptiste fut pris de douleurs vives en un endroit que rigoureusement ma mère m’interdit de nommer ici. Ce n’est qu’après le départ de ces convives nocturnes qu’il put comprendre l’origine de ses douleurs.

Aussitôt qu’ils eurent quitté l’auberge Baptiste baissa culotte pour découvrir deux sangsues qui s’étaient logées dans ses parties intimes. Il fit appel à Marie qui venait de se réveiller. La dame eut fort à faire pour retirer ses diablesses et dut utiliser de la teinture d’iode. Baptiste serra bien fort les dents se jurant de ne pas ébruiter la chose.

Le soir même, après une journée de labeur fort délicate après une telle nuit, il se laissa aller à quelques libations bavardes. Les sangsues refirent tout naturellement leur retour après quelques chopines de rouge. On rit beaucoup dans le troquet d’autant que l’homme les avait héritées parce qu’il avait les gendarmes au cul … Chacun s’amusa de le savoir ainsi cerné et vainqueur tout à la fois des poulets et des annélides. Sa réputation déjà fort installée dans la contrée fit le tour de la Touraine. Cela se passait dans les années précédant la grande guerre et demeure encore vivace chez les braconniers du pays.

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Baptiste quant à lui, ayant perdu la face avec cette histoire de sangsue et son matériel de pêche au barrage, se dit qu’il ferait mieux de changer d’air. Il alla se réfugier à Ussé, là où se trouve le château de la Belle au bois dormant. Il poursuivit ses deux activités officielles et son activité de braconnier. Il conserva les pieds nus et une réputation de soiffard qui fit sa perte. Le Baptiste finit par s’en aller, les pieds devant et toujours nus avec un cancer de la gorge pour récompense de son peu de tempérance. Il sera toujours pêcheur devant l’éternel

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