Une goutte d’eau casanière

Méfiez vous de l’eau qui dort ...

Eau Secours

 © Georges Asselineau © Georges Asselineau

Il était une fois une goutte d’eau casanière qui n’aimait rien tant que de vivre de certitudes dans un circuit connu d’elle. Elle avait adopté un cycle, un trajet qu’elle entendait revivre indifféremment le reste de son âge. Il est vrai que la demoiselle avait bon goût, ayant porté son dévolu sur un circuit qui ne manquait pas de charme. Elle y avait ses aises, ses plaisirs, de belles rencontres et de grandes émotions. Tout coulait de source pour elle et elle n’entendait nullement changer de point de chute.

Ainsi, quand le soleil, le vent, le tumulte de l’Océan Atlantique par la magie de la transmutation de la matière faisait d’elle de la vapeur, elle choisissait immanquablement un nuage qui filait vers l’Est. Elle avait l’art de se glisser dans le bon wagon, de prendre de la hauteur pour être certaine d’arriver à bon port, quoique l’expression est assez maladroite tant son plateau du Forez en ce temps-là n’avait rien d’une installation portuaire.

Elle y appréciait le côté sauvage, la multitude des sources qui lui permettaient de découvrir à chaque voyage de nouvelles amies. Elle appréciait les gens de l’endroit, peu nombreux certes, mais si respectueux de leur environnement qu’ils ne songeraient jamais à la maltraiter quand elle venait à passer entre leurs mains. Elle était alors dans son pays de cocagne et se laissait porter de petite rigole, en délicieux ru, de ru en ruisseau, de ruisseau en rivière jusqu’à une grande rivière que les hommes, toujours avides de classifications pompeuses, désignaient sous le vocable de fleuve.

Elle aimait tout particulièrement les variations immenses de sensation. Parfois elle affrontait des eaux tumultueuses, se fracassant contre des rochers, sautant des obstacles périlleux, à d’autres moments elle coulait paisiblement des jours heureux entre bancs de sable et rives accueillantes avant que de se diluer dans un estuaire certes un peu envasé mais si majestueux, qu’elle s’y chargeait de sel sans s’en offusquer.

Durant ses aventures, elle avait même surpris des conversations qui affirmaient que son fleuve était à la fois royal et sauvage. Toute goutte d’eau qu’elle était, elle se demandait comment pouvait-on associer ainsi deux affirmations aussi contradictoires. Elle avait même surpris des gens qui prétendait que sa merveilleuse compagne était capricieuse, quelle farce, comme si une rivière avait volontairement des sautes d’humeur ! Mais sur elle, les questions existentielles glissaient alors, sans lui causer de réels tracas.

Durant ses multiples trajets, elle prenait plaisir à voir les efforts des hommes pour apprivoiser sa rivière, l’embellir, la dompter quelque peu. C’était du moins au début. Elle fut enthousiaste quand ils dressèrent sur ses bords des fortifications, des châteaux forts, perchés sur les hauteurs qui au fil des siècles se firent plus aimables, plus accueillants jusqu’à faire l'orgueil du monde entier.

Elle ne pensait pas alors que ceux qui avaient imaginé de telles merveilles puissent un jour penser l’horreur et l’effroi. Elle ne comprit pas immédiatement que ces grandes tours hideuses ne seraient pas celle d’un château mais tout au contraire un des pièges mortels dans lequel elle allait tomber parfois. Il y avait eu tant de changements encore qu’elle ne comprenait pas tout. Elle sentait souvent mauvais, était chargé d’impuretés et de miasmes honteux. Quelle horreur !

Puis il y eut cet affreux barrage qui la fit prisonnière un temps avant que de passer dans des turbines qui lui prirent toute son énergie. Elle tombait de haut, elle n’était qu’un objet dans les mains des hommes qui se jouaient d’elle pour de multiples usages. Elle n’allait plus jusqu’au bout de son périple sans connaître de désagréables surprises et d’effroyables dérivations.

Elle se retrouva un jour gouttelette de pluie dans l’antre infernale de l’une de ces hideuses tours. Elle y eut si chaud qu’elle partit en fumée haut dans le ciel et dut reprendre sa course en effectuant un lointain retour en arrière. Elle se dit qu’elle avait connu le pire mais avec ceux qui vont debout sur leurs jambes arrières, rien n’est jamais plus certain que le pire. Elle se chargea de mazout, de métaux lourds et autres impuretés dont certaines étaient radioactives même s’il ne faut le dire à personne. Elle se mit à tousser tant, ces malotrus lui jetaient à la figure des mégots par millions. Quelle misère.

Puis elle découvrit que retrouver sa rivière n’était plus toujours possible. Sur quelques-uns de ses points de chute habituels, le béton, le bitume avaient remplacé l’herbe. Elle ruisselait puis tombait dans des gouffres noirs. Il lui arrivait parfois de retrouver la rivière, à d’autres moments elle disparaissait dans des réservoirs, on l’oubliait là, elle croupissait, elle s’ennuyait d'autant plus qu’elle n’y croisait ni poissons ni oiseaux.

Décidément, il était temps pour elle de changer d’air. La chose est facile pour une goutte d’eau, il suffit de se laisser porter par un vent meilleur. Hélas, mille fois hélas, ses tentatives furent autant de désastreux périples. Ailleurs c’était pire encore, sécheresse, pollution, déserts, villes insalubres, terres empoisonnées, zones irradiées… Les hommes saccageaient la planète avec une jubilation qui la laissait dubitative. Jusqu’où iraient ces monstres ?

Elle s’étranglait d'indignation. Mais que peut une goutte d’eau dans ce vaste monde ? Elle en était là de cette question quand elle eut une idée. Elle seule, elle n’y pouvait rien, elle devait se contenter de subir et de souffrir mais avec toutes ses congénères, elle pouvait châtier ceux qui sacrifiaient la Planète à la cupidité de quelques-uns et la lâcheté de tous les autres.

Elle fit une campagne d’information qui fit tache d’huile. Toutes les gouttes d’eau du Monde se donnèrent la main. Elles décidèrent de noyer cette humanité stupide, de nettoyer à jamais la planète de cette engeance monstrueuse. Le nouveau déluge se mit en route. La pluie tomba du ciel sans interruption tandis que toutes les glaces se firent eau. Les hommes furent noyés et nul Noé se dressa pour en sauver quelques spécimens. Dieu avait compris son erreur, il fallait éradiquer cette espèce invasive.

Le travail fut rondement mené. La goutte d’eau avait triomphé du mal absolu. Les hommes n’avaient rien compris, l’enfer pour eux n’était pas un vaste brasier mais une vague gigantesque qui les submergea tous. Puis le calme revenu, le Paradis sur terre fut à nouveau possible, tous ces mauvais diables étaient morts noyés.

Cataclysmement vôtre

 © Georges Asselineau © Georges Asselineau

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