Un lourd passé en héritage

Lettre d’une grand-mère à ses petits enfants

Mes chères petites filles

 

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Le temps est venu pour moi de préparer le grand voyage qui me conduira sur l’autre rive. Avant de partir, j’ai le désir de vous confier un souvenir de famille, une affaire qui ne passe toujours pas malgré le temps. Même si désormais tous les protagonistes ont quitté cette vallée de larmes, il y a encore des héritiers dont certains profitent honteusement de ce qui fut détourné durant une de ces périodes sombres que j’espère de tout cœur, vous n’aurez jamais à connaître.

Nous vivions dans un charmant petit village du Limousin, à l’abri croyions-nous alors, du tumulte d’une guerre qui mit en lumière des actes héroïques tout en s’efforçant d’enfouir dans les mémoires, ceux beaucoup moins glorieux, d’individus qui hier comme aujourd’hui, sont les redoutables opportunistes, des pragmatiques comme ils disent !

Votre grand père Damien avait été de ces milliers de soldats d’une armée vaincue en 1940 qui avait connu les affres de la détention. Lui, avait passé trois années épouvantables dans un stalag. Ses graves problèmes cardiaques en firent une charge bien plus qu’un esclave utile à l’économie de guerre des vainqueurs tant et si bien qu’il fut libéré avant la fin du conflit. Revenu en France, chez ses parents, il tentait de se refaire une santé quand cet épisode survint.

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Au pays, les mouches avaient changé d’âne. Le vainqueur arrogant était devenu une bête traqué capable dans sa fuite de commettre les pires exactions. Vous n’êtes pas sans ignorer la terrifiante tragédie d’Oradour-sur-Glane. Dans l’autre camp, nombre de ceux qui jusqu’alors chantaient Maréchal nous voilà, sentant le vent tourner, avaient fait de même avec leur veste. Rien d’ailleurs n’est plus effroyable qu’un pleutre qui s’invente une épopée. Vous allez vous en rendre compte par vous même.

Au temps tant espéré de la Libération, des maquisards de la dernière heure, forts de leur toute nouvelle puissance avaient fait éruption dans a maison occupée par Damien et ses parents. L’arme au poing, des brassards hâtivement constitués au bras, ils vinrent se saisir sans ménagement de votre grand-père pour le conduire manu militari à la mairie du vaillage. Là, les glorieux résistants qui étaient à la recherche d’un des cousins de Damien, soupçonné d’activités collaboratrices, se contentèrent de leur prise pour mener un interrogatoire particulièrement musclé. Ces monstres avaient sans doute en tête le fameux adage : « Qui se ressemble s’assemble ! » pour justifier leur comportement ignominieux.

Son père, votre arrière arrière grand-père (vous n’avez hélas jamais connu ce brave homme qui vous aurait enseigné tant de beaux secrets de la nature), enfourcha sa bicyclette pour apporter à ces soldats d’opérettes le livret militaire de celui qui était accusé d’être resté planqué toute la guerre par des canailles qui avaient profité de cette période pour faire du marché noir et des affaires avec l’occupant. Par cet acte de gloire, les agresseurs s’achetaient à bon compte une nouvelle virginité sur le dos de Damien dont le cœur s'emballait dangereusement.

Damien, disculpé par son carnet militaire, fut libéré au bout de son calvaire. Il ne reçut pas les moindres excuses de la part de ces fameux héros qui l’avaient capturés. Pire encore, et c’est pour ça que je tiens à vous narrer entièrement cette histoire avant de partir, ces gredins qui se mêlèrent aux quelques maquisards qui eux, avaient agi dans la clandestinité au péril de leur vie, participèrent à la réception d’un parachutage anglais. Certains affirment dans le bourg, qu’ils dissimulèrent un caisson rempli de billets de banque tous neufs.

La guerre terminée, chacun reprit le cours de ses activités. Pour Damien, ce ne fut guère facile de trouver un emploi qui tienne compte de son fragile état de santé. D’autres au contraire se découvrirent soudain de nouvelles et belles perspectives d’avenir. Parmi ceux-ci, curieusement, les deux lascars qui étaient venus nous tourmenter.

Leur soudaine prospérité en étonna plus d’un dans le village. Fieffés fainéants, bons à pas grand chose, ils ouvrirent deux rutilants commerces qui sortirent de terre par la magie du Saint Esprit et de la Royal Air Force. Voilà vous savez tout et comprendrez aisément pourquoi notre famille ne mit jamais les pieds dans ces établissements. Aujourd’hui, ces bandits sont décédés, leurs héritiers ne sont certes pas responsables de l’origine de la fortune de leurs pères, mais notre dignité consiste à ne jamais contribuer à leur enrichissement.

Tant que ces deux noms seront encore dans le village, vous maintiendrez mes chers enfants ce qui constitue pour nous le seul héritage de votre Grand-père. Vous apprendrez encore à vous méfier de ces gens qui affichent des fortunes indécentes. Même s’il n’y a plus l’argent de la guerre, il y a bien souvent derrière ces comptes en banque éclatants, bien des souffrances, des trahisons, des coups tordus. Je vous donne pour seul viatique, l’esprit de rébellion et le désir d’équité. Faites en bon usage pour qui sait, un jour, connaître une société où les canailles ne tiennent plus le haut du pavé.

Votre Mémé qui vous a tant aimé, en souvenir de votre arrière grand-père, mon regretté Damien, mon cher mari que je ne vais plus tarder à rejoindre. Ne laissez jamais s’éteindre la petite flamme de la révolte que je vous ai confiée.

 

Mémé

 

Viatiquement vôtre.

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