L’ombre de lui-même.

L’aliénation suprême.

Le désenvoûtement

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Il était une fois Gaston, un homme de Loire. Non pas un marinier ou bien un riche marchand, non, lui se contentait de vivre au bord de la rivière, de l’aimer plus que tout, de la parcourir sur sa barque, d’y pêcher et d’y rêver, de la chérir tout autant que d’y consacrer le plus clair de ses journées. Comme il y a des hommes des bois, Gaston était un homme de l’eau, jamais plus heureux que lorsqu’il était sur les flots au milieu d’une nature sauvage.

Pourtant, la ville le rappelait parfois à elle. Il devait s’y rendre comme tout un chacun pour y remplir quelques obligations, y faire des achats et parfois participer à des fêtes. Gaston ne s’y sentait jamais très à l’aise. Il se dépêchait de faire acte de présence puis s’éclipsait, dès que possible. Seuls les grands espaces inhabités de sa chère Loire trouvaient grâce à ses yeux.

Un jour, une personne s’intéressa à lui. L’homme avait compris qu’ il pouvait tirer partie de ce connaisseur de la faune et de la flore, de ce personnage à la disponibilité totale et aux exigences modestes. Il en fit son âme damnée, son serviteur zélé, taillable et corvéable à merci. Gaston, pris dans les rets de ce profiteur, en avait perdu sa liberté tout autant que sa capacité à agir de lui-même. Il était subjugué, vampirisé par une sorte de vampire psychologique.

Quelques amis de Gaston tentèrent de lui ouvrir les yeux, de le sortir de cette influence néfaste, nocive et toxique. Le pauvre ne parvenait pas à se libérer d’une emprise qui avait tout l’air d’être un envoûtement. Il était devenu le double de ce manipulateur odieux, son oiseau pilote en somme, son commensal servile et obéissant.

C’est un jour qu’un de ses amis dit à Gaston : « Tu n’es plus que l’ombre de toi-même ! Pire même, tu t’es fondu dans les pas de ce monstre... » L’homme de Loire fut surpris par la formule. Il est vrai que depuis quelque temps, il était impossible de voir ce grand personnage sans deviner sa modeste présence dans son sillage. Oui, c’est bien cela, il était devenu son ombre et s’était ainsi perdu en chemin, aliénant sa personnalité. Il lui fallait réagir au plus vite.

Mais que faire quand on se trouve ainsi pris au piège, subjugué par un esprit fort et pervers ? Gaston sentait que sa seule volonté n’y suffirait pas. Il avait besoin d’aide. Comme bien souvent dans ce monde étrange, il convient de faire appel aux forces obscures, aux pouvoirs mystérieux quand la raison perd pied. C’est ainsi que le pêcheur alla trouver Irène, une birette, une sorcière chassée de son emploi par la fermeture définitive du musée de la sorcellerie de Blancafort.

La vieille femme avait tenté de se reconvertir dans le rôle de dame Irma, diseuse de bonne aventure susceptible à l’occasion de distribuer onguents et maléfices. Irène avoua bien vite son impuissance. Le sortilège échappait à sa compétence. Il y avait là une influence satanique, une dimension qui dépassait largement ses modestes pouvoirs. Il fallait que Gaston se rende auprès de l’exorciste du diocèse d’Orléans.

L’homme de Dieu après avoir longuement écouté Gaston reconnut aisément la présence de Satan en ce personnage qui pourtant fréquentait la cathédrale. Il eut beau multiplier les prières, psalmodier des formules latines, le couvrir d’eau bénite et lui imposer jeûne et pénitence, rien n’y faisait. Le démon s’accrochait à sa victime, le secours des cieux n’était pas suffisant. Que faire dans pareil cas ?

Gaston était à bout de force. Épuisé, incapable de libérer ses chaînes, il allait sombrer dans une profonde et inexorable dépression tout en étant toujours le jouet de ce démoniaque personnage. Il se décida à prendre le taureau à défaut du diable par les cornes. Il savait que dans dans une haute tour d’un château donnant sur la Loire, Merlin, un Alchimiste vénérable, un personnage sans âge, un être sans doute immortel, attendait qu’on vienne encore le solliciter.

Merlin était son ultime recours. Il en connaissait tout autant le risque. Il pouvait disparaître, se transformer en plomb, passer au travers de la spirale du temps, se retrouver en enfer ou bien s’envoler en fumée. Tout plutôt que ce boulet qu’il traînait, cette dépendance qui avait fait de lui un esclave. Il en acceptait le risque !

L’Alchimiste fut surpris qu’un mortel se souvienne de lui et vienne à sa rencontre. Depuis des siècles, il n’avait pas vu âme qui vive. Le temps était désormais à la science, aux manifestations rationnelles, aux pratiques maîtrisables. Il se réjouit de sortir enfin de sa léthargie, de se remettre à l’ouvrage pour se sentir à nouveau utile. Transformer le plomb en Or était passé de mode, beaucoup s’y entendaient bien mieux que lui et ses confrères pour réaliser cette transmutation.

Merlin écouta le récit de Gaston. Il consulta longuement des grimoires, se perdit en méditation, se gratta la tête, perplexe devant un cas qui avouons-le était tout à fait nouveau pour lui. L’emprise d’un pervers narcissique n’avait jamais été abordée dans ses cours de sorcellerie du temps lointain de sa formation. Depuis quelques siècles, il reconnaissait sa négligence, l’Alchimiste avait omis de se recycler.

Ce fut Gaston lui même qui le tira d’embarras. Devint le silence perplexe de Merlin, il crut bon de prendre la parole, n’ayant pas peur de rompre la réflexion du savant. S’adressant au vénérable vieillard, le pêcheur lui répéta cette phrase qu’il avait maintes fois prononcée à ses amis : « Depuis que je suis sous l’emprise de ce diable d’homme, je ne suis plus que l’ombre de moi-même ! »

Cette fois, Merlin sursauta ! La lumière s’imposait à lui. Il voulut s’en assurer, et demanda à son quémandeur de lui redire ce qu’il venait de lui expliquer. Gaston s’exécuta sans percevoir les conséquences de cette simple formule, somme toute banale. L’Alchimiste se lança alors dans une frénésie de recherches. Il consulta des grimoires, sortit des fioles, prépara une potion complexe et fort odorante dans un creuset en platine.

Merlin demanda à Gaston de boire ce liquide fumant aux parfums douteux. Des bulles s’échappaient de la mixture. Le pêcheur en eut le cœur chaviré mais son désespoir était tel qu’il se résolut à répondre à la requête du vieillard. Il but, il s’en trouva soudainement beaucoup mieux, comme si un poids se libérait en lui. Pourtant, il ne constata aucune transformation notoire dans son apparence.

Après quelques minutes, dubitatif, il s’en confia à Merlin. « C’est curieux, je ne remarque aucune modification même si je me sens beaucoup mieux! » L’Alchimiste lui déclara, amusé que pour lui, ce breuvage n’avait aucun effet direct. C’est le démon, qui s’en trouverait modifié. « Si tu le croises à nouveau en ville ou bien sur l’eau, regarde bien dans son sillage. De ce jour, je lui ai volé son ombre pour te libérer tout en permettant à chacun de se méfier de lui ! »

C’est ainsi que depuis ce jour, un homme va sur les rives de Loire. S’il n’a rien changé dans sa manière d’être, vous pourrez constater qu’il est désormais, à jamais privé de son ombre. Il se peut qu’il tente de vous envoûter à votre tour afin de récupérer ce double qui se manifeste toujours en pleine lumière. Passez votre chemin, c’est la plus sage des mesures.

Quant à Gaston, il se sent beaucoup mieux, merci pour lui. Il est libre d’aller où bon lui semble. Il est redevenu lui-même, ce qui, il faut bien le reconnaître est la plus élémentaire des libertés. Vous le trouverez souvent en bord de rivière, évitant soigneusement celui qui l’avait enchaîné à ses pas. Il convient de ne jamais tenter le diable, fut-il privé de son ombre !

Ombrageusement sien.

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