Le couvre-fée

La fin du Sabbat.

Retour de bâton

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« Il fallait s’en douter. Puisque nous avions placé un mauvais diable aux commandes de nos destinées, il n’allait pas tarder à se mêler de tout et nous mettre des manches de balai dans les roues. Les temps qui s’annoncent seront ceux de la répression et de la terreur. Malheur à nous et à tous ceux qui vivent la nuit ». Ainsi s’adressa la grande prêtresse des fées qui justement tenait grand conciliabule dans une clairière perdue au milieu des bois.

L’heure était grave en effet pour ces dames qui se voyaient privées de sorties nocturnes par celui qui se prend pour le maître du monde. Une mesure clairement tournée contre ces dames, toujours promptes à organiser de belles sarabandes nocturnes pour les jeunes gens et les belles demoiselles du pays.

Le Sabbat était devenu une institution dans les milieux estudiantins, une bouffée d’oxygène pour survivre au rythme infernal que leur imposent leurs études, les petits boulots pour survivre et les mille et une autres obligations liées à leur âge. Aux grands rassemblements du week-end, ils avaient progressivement pris un malin plaisir à y ajouter le jeudi soir, sorte d'échappatoire bienheureux dans la morosité des temps.

Pour le grand ordonnateur de nos existences, il fallait que ça cesse. Une jeunesse insouciante et heureuse ne pouvait prétendre à s’intégrer plus tard dans le monde de labeur et de sobriété, de contraintes et de rigueur que souhaitent mettre en place les chantres du travail dans la douleur. Le bonheur n’a plus sa place ni dans le pré ni dans la clairière. Le couvre-fée a été décrété.

Des escouades de gnomes et de farfadets ont été convertis à la nouvelle doctrine. Plus question pour ces étranges créatures de fréquenter les rondes ensorcelées. Ils ont été placés sous l’autorité de Jupiter pour aller courir les bois, traquer les irréductibles, chasser les fées et briser toute envie de s’amuser la nuit.

Plus question d’ailleurs de prétendre que la nuit tous les chats sont gris. Eux aussi devront rester dans leurs foyers. C’est l’extinction totale de la joie de vivre qui est mise en branle par ce satanique Freluquet, prince des puissances d’argent et pourfendeur de l’esprit national. Les jeunes n’ont qu’à se le tenir pour dit, ils sont les premiers sacrifiés d’une reprise en main d’une société qui n’aura d’autre distraction qu’un travail sous-payé pour le seul profit des amis du chef.

Plus de cérémonie sabbatique, plus de fêtes endiablées, plus de réunions joyeuses. La morosité est à l’ordre de la nuit. Dormir pour mieux travailler le jour et redresser les finances du pays dans le désespoir le plus noir. Perspective peu glorieuse certes mais unique voie de salut pour un système qui se moque des pauvres gueux et de leurs misérables loisirs.

Les fées se voient ainsi couper leurs ailes. Elles ont été dans le même temps victimes d’une perquisition afin que soient confisqués balais et baguettes, onguents et poudres magiques, élixirs euphorisants et instruments de musique. Il n’est plus temps de rire ni même de se divertir. Le bonheur est viral, la convivialité coupable, la joie de vivre condamnable, le sourire contaminable.

La fin de la récréation vient de sonner. L’insouciance est rangée dans la bibliothèque des vieux grimoires d’un passé qui sera bientôt brûlé pour effacer toutes traces. Adieu donc aux fées, aux ambianceurs, aux mages, aux DJ, aux troubadours, aux sirènes et aux saltimbanques. Vous êtes devenus des proscrits, des hors la loi, des pousses au crime d’innocence. Les bûchers se dressent ici ou là pour vous réduire en cendre. Le couvre-fée s’accompagnera de quelques autodafés terrifiants afin que disparaisse à jamais votre pernicieux souvenir.

Sataniquement sien.

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