Les témoins immobiles de notre humanité.

Le contrat avec les hommes.

Genèse arboricole

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Il était un temps très lointain où ceux qui n’étaient pas encore des humains vivaient dans les arbres, refuges protecteurs pour échapper aux menaces qui les guettaient à terre. Ils étaient alors proies fragiles et curieusement c’est de cette faiblesse qu’ils faisaient leur force en se donnant la main, en étant solidaires tout en respectant la nature qui les entourait. Les choses ont bien changé depuis et nous pouvons espérer que ce conte décille les yeux de tous ceux qui ont perdu pied avec notre véritable humanité.

Un jour, un arbre murmura à l’oreille d’un de ses habitants une étrange mélopée qui fut comprise par son destinataire. Était-ce parce qu’il en avait assez de porter dans ses branches toutes ces créatures ou bien parce qu’il avait été désigné par le grand créateur pour porter la parole afin que s’accomplisse la grande destinée des hommes ? Nul ne le saura jamais. Toujours est-il que l’arbre en question murmura : « Regarde ce que je suis et inspire toi de moi. C’est par la verticalité que tu sauras parcourir le monde. C’est en te libérant de mes racines que tu accompliras ta grande mission mais sache que tu trouveras toujours parmi mes homologues de toute essence, les alliés précieux pour toi et tes semblables ! »

Le primate, car tel était encore la manière de le décrire se gratta la tête, non pas pour y déloger un parasite mais bien, pour la première fois, réfléchir. Ce fut là un moment capital de l’évolution, une étape décisive qui ne fit pas franchir un palier supplémentaire à l’espèce mais lui permit d’affronter la terre ferme en portant haut le regard. Celui qui allait devenir le premier homme descendit de l’arbre, le prit dans ses bras en l’enserrant pour lui exprimer sa gratitude et son amitié sincère.

Les pattes antérieures autour de l’arbre, il trouva la force de se redresser, de se planter fièrement dans le sol comme son modèle et son guide. Il lui fallut de longues minutes pour trouver l’équilibre, sentir sous les deux plantes de ses pieds la possibilité de s’émanciper du tronc. Quand il eut acquis la conviction que lui seul était capable de se libérer de ses racines, il lâcha le tronc et pour la première fois, un homme marcha.

Ce furent quelques petits pas, maladroits et incertains. Celui qui devenait un homme avançait d’une démarche chaloupée, le premier humain était ivre de bonheur par cette formidable liberté trouvée. L’arbre frissonna, il avait accompli sa mission, il pouvait être fier de sa contribution à la grande histoire de la Planète. Il ignorait alors les ravages que feraient les descendants de celui qui était le premier à être descendu.

L’homme fut suivi par d’autres. L’imitation est pour cette espèce une règle de fonctionnement qui ici apporta le meilleur et souvent hélas, conduit au pire. De petits groupes se formèrent pour conquérir le monde avec ce message transmis de conscience à conscience : «  Les arbres sont nos guides, nos repères, nos protecteurs, nos refuges et nos serviteurs. Nous trouverons toujours en eux, la force et la volonté d’aller plus loin. À nous de savoir comment ! »

C’est sans doute là que débuta le plus grand malentendu. Le terme de serviteur fit écho bien vite chez ceux qui une fois la tête au-dessus des épaules ne surent pas rester humbles. Beaucoup comprirent dans ce terme l’idée de dépendance, de subordination de l’arbre à l’humain alors qu’il fallait y voir une collaboration sans hiérarchie aucune. Un mot mal interprété peut changer la face du monde, nous en aurons la preuve au fil des temps.

Pour l’heure, les hommes progressent d’arbre en arbre, y trouve subsistance et accueil pour la nuit. Tout va bien sur une planète qui marche vers un avenir qu’elle pense réjouissant. Elle s’est trouvé un grand explorateur, un animal curieux de tout qui désire conquérir toutes les contrées inconnues.

C’est ainsi que les enfants des enfants de ceux qui sont descendus de l’arbre découvrirent de nouveaux territoires, de nouvelles essences. Ils demeurent en symbiose avec leur environnement, prélevant juste le nécessaire pour leurs besoins. Les arbres sont là pour pourvoir à ceux-ci, ils le font avec amour et bienveillance.

Petit à petit cependant ceux qui vont debout étant toujours plus nombreux, les arbres n’y suffirent plus. Un fruitier n’ayant plus rien à offrir conseilla à des humains de se pencher vers les autres végétaux. Il y avait là des ressources intarissables et pratiquement permanentes. Il suffisait de bien connaître les herbes et les racines, les baies, et les légumineuses. C’est ainsi que leur appétit se diversifia.

Malheureusement, il en est toujours des plus aventureux, des plus audacieux que les autres qui pour dépasser les frontières, explorent de nouveaux possibles. Parmi ceux-ci, il y a un chasseur, un humain qui se croyant supérieur aux autres animaux voulut en faire sa pitance. Il franchit la limite de non retour, faisant de ceux qui vont debout des êtres supérieurs à leurs autres frères. Les arbres eurent beau le mettre en garde, il ne voulut rien savoir. L’odeur du sang l’avait enivré.

Bien vite, les chasseurs de plus en plus nombreux découvrirent que la chair crue est indigeste tandis que la cuite est délicieuse tout autant que facile à mâcher. Les premiers arbres furent sacrifiés sans même le leur demander, pour répondre à ce nouveau besoin. Le tournant était pris, celui du seul bon plaisir.

Dans le même temps, des hommes qui allaient debout se mirent en tête de côtoyer le ciel. Ce sont les plus grands arbres sans doute, ceux dont la cime se perd dans les nuages qui les poussèrent à se préoccuper de transcendance. Ils se créèrent des histoires invraisemblables, des vies éternelles, des mondes meilleurs dans l’éther. Ils eurent besoin d’un totem, d’un Dieu forcément à leur image pour justifier leur impitoyable domination sur la nature.

Dans ce grand mouvement spirituel, l’un d’eux vint à imaginer une fable abracadabrante, une histoire de pomme et de serpent, propre à mettre en cause la femme et les arbres pour expliquer les tourments de l’homme. Ce fut le début du grand n’importe quoi, la rupture définitive avec la sagesse et la raison. Ceux qui allaient debout avaient perdu la tête.

La suite ne fut qu’une succession de calamités, de guerres, de massacres, de crimes et de forfaits. Ils s’en prirent d’abord à leurs semblables avant que de mettre sous leur joug la nature toute entière, les arbres plus que les autres car ils avaient l'odieuse capacité à vivre bien plus longtemps qu’eux.

Ceux qui abattent des arbres sans motif ni cérémonie de pardon, sont de ces monstres qui ne savent pas ce qu’ils font. Ils ont transformé la vie ici bas en enfer sans pour autant qu’il existe un paradis ailleurs. Ils se sont inventés un nouveau dieu, une divinité de papier qui est un simple chèque en bois vers l'illusion et la fin de toutes les espèces vivantes.

Les arbres lèvent les yeux au ciel. Ils savent qu’il n’est plus rien à attendre de ceux qui leur doivent tant. L’ingratitude étant la principale caractéristique de ceux qui vont debout, ils enfoncent plus profondément encore leurs racines dans le sol pour tenter de se mettre à l’abri de ces furieux. Si l’histoire était à recommencer, je gage que le premier arbre ce serait bien gardé de donner ce conseil suicidaire. Les humains sont incapables vraiment de tirer les enseignements de la nature, le premier arbre l’apprit à ses dépens et toute la création avec lui.

Génèsement vôtre.

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