Le mariage blanc

L'intrépide marinière.

Femme libre, toujours tu seras ...

Alain Pavard-Doisneau Alain Pavard-Doisneau

Lilith, devenue capitaine, à la féminité acceptée de tous, voguait désormais à visage découvert. Sa réputation sur la Loire est telle que plus personne ne cherche à mettre en doute sa capacité à diriger un équipage de solides gaillards et des chalands de fort tonnage. Sur la rivière, la dame est si respectée que nul ne s'aventure maintenant à lui manquer de respect. Quant aux marchands, hautains et imbus d'eux-mêmes, ils considèrent cette belle femme tout à fait digne assurément, de devenir leur épouse, pour réduire les frais de voiturage.

Lilith repousse leurs assauts : elle a célébré ses noces avec la marine de Loire ; ce bonheur la comble totalement et personne n'a à se mêler de sa vie privée. Pourtant il se trouve toujours, dans bien des ports, des hommes disposés à la combler de présents pour conquérir le cœur de la belle marinière.

Les cadeaux n'ont rien à voir avec ceux que l'on peut faire de nos jours. Les hommes de ce temps-là respectent trop l'argent pour le jeter par dessus bord. Ce qu'ils ont gagné à la sueur de leur front ne peut aisément quitter leur poche. Leurs offrandes sont d'abord le fruit d'un travail personnel, d'une création ou bien d'une action retentissante.

Lilith reçut ainsi quelques présents qui expriment à la fois l'inventivité des gens de Loire et la passion qui brûle dans les veines de ses soupirants. Ils laissent ainsi à la postérité des offrandes, plus précieuses encore que la descendance qu'ils espèrent de leurs vœux. L'histoire, si ingrate, a oublié ces hommes de bien qui, pour l'amour d'une dame, firent preuve d'une grande imagination. Oublions cependant ceux qui avec patience certes mais sans grande jugeote lui sculptèrent de magnifiques battoirs, lui signifiant maladroitement que sa place était plus au lavoir qu'à la barre. Leurs joues se souvinrent longtemps de la réplique de l'offensée.

Le premier à se déclarer véritablement fut Barthélémy Bourcier. Issu d'une famille de La Charité-sur-Loire, ce monsieur était un peintre émérite sur faïence. C'est lui, qui par amour pour la belle, commença à représenter des bateaux sur les plats de Nevers. S'il ne trouva pas les chemins de l'amour, grâce à lui, nous avons encore une belle iconographie pour la marine de Loire. Il poursuivit cet art délicat non pour satisfaire à une mode mais pour honorer celle qui s'était refusée à lui.

Le deuxième usa d'un argument de poids pour convaincre la dame de lier sa destinée à la sienne. Octave François Trésaguet, de Cosnes-sur-Loire mit au point une méthode révolutionnaire de fabrication des ancres marines. Il offrit sa première production à celle pour qui il se consumait d'amour. Lilith, nous le savons, n'étant pas de celles qu'on enchaîne, le remercia de ce cadeau merveilleux puis elle déposa l'ancre sur son chaland sans un regard pour son soupirant. L'homme fit alors la prospérité de la région car Colbert lui confia la production des ancres de la Royale, mais rien de ce succès ne lui fit oublier le refus de l'indifférente marinière...

Du troisième, on ne connaît que le surnom. Partout dans les régions de l'Ouest, on le nommait « Le Grand Neuf ! ». Il faut dire que cet étrange personnage avait une curieuse manie. Quand il voulait montrer quelque chose, il le pointait du pouce, un geste passé dans le jeu qui lui valut sa célébrité. « Grand Neuf étant en effet un expert dans le jeu de l'aluette, jeu de cartes et de mimiques. C'est lui qui, pour lui plaire, en offrit un superbe exemplaire à Lilith mais Madame n'était pas joueuse, surtout avec ce grand escogriffe. De ce jour cependant, les mariniers prirent l'habitude de jouer aux cartes sur les bateaux lors des nombreux jours chômés…

Le dernier fut un humble cordier de Montjean-sur-Loire dont seul nous est resté le prénom. Morin fabriquait des cordes en chanvre d'une incroyable solidité. Il n'était pas le seul à maîtriser cet art délicat ; ce n'est pas ainsi qu'il pouvait séduire Lilith. Il cherchait depuis bien longtemps à trouver quelque chose en rapport avec son art pour attirer l'attention de la dame. C'est en allant cueillir du chanvre, qu'un jour, il fit une curieuse rencontre. Un serpent sortait d'un puits où il venait de se désaltérer. Que se passa-t-il dans la caboche de Morin ? On ne le saura jamais mais il eut une illumination. Il inventa de quoi nouer, du moins le croyait-il, sa destinée à la dame. Quand il lui enseigna ce nœud merveilleux qui se défait facilement, Lilith le remercia d'un tendre baiser sur la joue. Il en eut les jambes qui se dérobèrent et se retrouva assis sur son séant. On appela ainsi le nœud en question mais la dame fila sans qu'on puisse l'attacher !

La dame allait toujours seule. Elle repoussait les avances et n'avait que faire des hommages de ses soupirants inventifs. Ce qu'elle aimait par-dessus tout, c'était la Loire et son équipage, qu'elle chérissait de la plus respectable des manières. C'est d'ailleurs cette passion qui la fit tomber dans les filets de celui qui n'avait rien demandé. L'histoire est amusante ; je vais donc vous la narrer.

Il y avait sur l'un des bateaux de Lilith un pauvre marinier qui était sujet à des maux de tête épouvantables. Il souffrait le martyre ce qui ne l'empêchait pas de tenir son poste avec efficacité. Il faisait l'admiration de la dame, toujours attentive à ses hommes et qui aurait fait n'importe quoi pour trouver moyen de soulager ce bon marin.

Un jour qu'elle faisait escale à Blois, elle croisa sur le pierré, un colporteur proposant des produits aussi différents qu'insolites. L'homme, venu à pied des monts du Forez, portait sur son dos une lourde caisse de bois qui renfermait ses trésors. Parmi ceux-ci une étrange petite fiole contenant une liqueur d'écorce de saule blanc. Lilith lui demanda à quoi pouvait bien servir ce breuvage et l'homme le lui conseilla pour apaiser les maux de tête.

Un bon capitaine pense toujours à son équipage : Lilith était de cette trempe-là. Elle dit, sur le coup de l'émotion, à moins que ce ne fût sous le charme de ce colporteur fort bien mis de sa personne, que si la potion avait l'effet annoncé, elle le prendrait sur le champ pour époux. Le colporteur fut si troublé par cette belle promesse qu'il offrit son remède sans demander le moindre écu.

La décoction d'écorce de saule eut un effet miraculeux : le marin oublia ses maux de tête et Lilith épousa sur le quai ce colporteur charmant. Le pauvre garçon pensait avoir décroché la Lune mais si Lilith était dame à tenir ses engagements, elle ne l'était pas à s'encombrer d'un mari. Elle le pria ainsi de poursuivre son métier et le laissa à terre alors qu'elle reprenait sa Loire. Elle avait fait d'une pierre deux coups : ayant désormais trouvé le moyen de soigner les maux de tête et de repousser définitivement tous ses soupirants.

Le colporteur qui venait de découvrir ce qu'on nomme le mariage blanc, continua à vendre son breuvage, remède d'exception, ce qu'il ignorait car il faudrait attendre bien des années avant de découvrir l'aspirine. Par un curieux clin d'œil de l'histoire, cette aspirine serait commercialisée en France par la société des usines du Rhône, en cette année 1908 où, depuis bien longtemps, la Loire avait perdu son aura et Lilith ses galants.

Il est possible que cette histoire vous donne quelques maux de tête. N'engraissez pas l'industrie pharmaceutique et préparez-vous une bonne décoction d'écorce de saule blanc. Même si vous n'avez aucune chance de voir Lilith en songe, vous soulagerez à coup sûr votre migraine. Dans la vie, on ne peut tout avoir, c'est la seule morale de cette fable.

Herboristement vôtre.

le Mariage Blanc © C'est Nabum

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