Deux matelots de la Tamise.

Une entente pas toujours cordiale.

C'est pas la Loire à boire  !

 

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Il était une fois deux matelots anglais, Andrew et Bob, auxquels vint la curieuse envie de découvrir le pays voisin, cet irréductible adversaire dont ils aimaient la langue et la cuisine. Ces deux-là, il faut l’avouer avait un goût si prononcé pour les vins de France, qu’ils avaient le profil idoine pour se faire embaucher en bord de Loire.

Les deux lurons trouvèrent embarquement à Nantes sur un vapeur qui faisait le trajet Nantes – Orléans : Le Denis Papin avait été mis en service en 1839 sous les couleurs de la société des Inexplosibles. Nos deux amis, forts de leur expérience sur les vapeurs de la Tamise trouvèrent aisément un emploi à bord. Le trajet quoiqu' assez répétitif leur offrait de belles escales gourmandes et plus si affinité ; leur délicieux accent ayant largement de quoi attirer les si naïves demoiselles ligériennes.

Le voyage ne se passait pas sans embûche. Il y avait des pièges sur la Loire, les bancs de sable notamment. À la vitesse de 8 km/h, le Papin remontait fièrement le courant, transportant jusqu’à 250 passagers. La descente, spécialité de nos deux compères, comme vous l’avez deviné, nécessitait moitié temps puisque l’Inexplosible fendait les flots à 16 km/h. Le trajet en coûtait 31 francs en première classe et 21 francs 50 en seconde classe.

Nos deux amis héritèrent chacun d’un sobriquet qui fit rapidement le tour de cette partie de Loire. Puisqu’ils avaient l’habitude de trinquer avec les passagers ou les mariniers de rencontre, quoique ces derniers ne voyaient pas d’un très bon œil les gars de la marine à vapeur. Pour l’un c’est la déformation due à son accent qui lui valut de devenir : « Chaise percée » en référence à son fameux « Cheers ! » et à son intarissable désir de boire tandis que son compère devint « Brin de Zinc » pour illustrer sa fascination pour les comptoirs sur lesquels il prenait souvent racines.

Le décor est dressé. Les marins anglais font convenablement leur travail à la plus grande satisfaction d’un capitaine qui a compris que leur excentricité est devenue un argument publicitaire. Le Denis Papin est très demandé, justement pour profiter des facéties peu avouables de ces curieux matelots. Il n’est d’ailleurs pas rare que des passagers profitent du trajet pour s’arsouiller en leur compagnie, laissant une fort belle ardoise au bar du bateau.

C’est pourtant à Orléans que l’aventure faillit tourner au vinaigre. La chose ne surprendra pas ceux qui connaissent la réputation de cette ville. Andrew, l'inénarrable « Chaise percée » sans doute par de trop d’immodération se retrouva ce jour-là avec un terrible chat dans la gorge que tous les grogs des tavernes ne parvenaient pas à dissiper. « Brin de Zinc » se gaussa, affirmant à haute voix que seul un Chien d’Orléans serait en mesure de mettre en fuite le sus dit chat.

Il se trouva dans l’assemblée de la taverne un natif de la cité johannique pour prendre la mouche. Qu’un compatriote le traite selon la vieille tradition de chien passe encore, mais qu’un Anglais, s’autorise pareille insulte, il n’en pouvait supporter davantage. L’homme, connu dans la cité pour son caractère irascible avait hérité d’un sobriquet en tout point conforme à sa réputation « Chaud du bonnet ! », un surnom d’autant moins apprécié de son propriétaire que l’homme était chauve et toujours recouvert d’un bonnet de laine.

« Chaud du bonnet » toisa vertement « Brin de Zinc », releva ses manches et déclara si fort que toute la taverne se tut : « Prendre garde à ce que le Chien ne te saute pas à la gorge ! » Ses intentions étaient claires, il voulait en découdre et laver ainsi l’honneur des autochtones et la mémoire de la Pucelle par la même occasion.

« Brin de Zinc » qui n’en était pas à sa première chopine, avait une stabilité que nous qualifierons d’incertaine et, corollaire prévisible, une capacité à riposter à l’invective inversement proportionnelle à sa capacité réelle à supporter l’algarade. Il répondit avec son accent qui ne fit qu’envenimer les choses : « Pourquoi diable la maréchaussée ne t’a pas encore collé une muselière ! »

La suite fut nécessairement la conséquence de l’état déplorable de nos protagonistes. « Chaud du Bonnet » prit son élan pour asséner un crochet d’anthologie à la face de ce maudit anglois. « Brin de Zinc » tituba de manière opportune, ce qui lui évita de recevoir l’attaque qui acheva son trajet, fort heureusement à bout de course sur le verre que mettait en bouche le dénommé « Chaise percée ».

Le coup de poing ayant perdu de sa vigueur, le verre ne se brisa pas. Il se contenta d’accélérer considérablement le geste du buveur qui s’engoua de trop de liquide d’un coup. « Chaise percée » pour éviter de s’étouffer recracha dans l’instant le contenu de son verre qui était, de taille respectable sur la face rubiconde de « Chaud du Bonnet ».

Arrosé et presque inondé, l’orléanais devint cramoisi de fureur. Le temps de s’essuyer le visage, il allait en découdre, cette fois avec les deux ivrognes anglais quand le tavernier, alarmé par la tournure des événements s’approcha des belligérants. Le tenancier que tous ici appelaient « Goule en Pente », je n’ai pas besoin de vous dire pourquoi, voulait éviter la casse. L’homme soudain éclata de rire.

En effet sur le sol, humide certes mais encore assez propre pour qu’il put la remarquer, « Goule en Pente » vit une dent qui avait quitté une bouche anglaise, il en était certain puisqu’elle portait une couronne. Il leva les bras au ciel en guise d’appel à la trêve des braves et déclara solennellement : « Messieurs, l’heure n’est plus au pugilat. Le destin dans son incomparable ironie a permis de dénouer la crise actuelle. La dent qui a chu apportera d’elle-même la réponse au problème. »

Tous ceux qui avaient bu les paroles du tenancier étaient manifestement perplexes. Sur tous les visages de l’assistance se lisait d’ailleurs la consternation. L’ivrognerie notoire des protagonistes ne pouvait en rien expliquer les propos totalement abscons du bistrotier. Il était nécessaire que l’homme de bar s’explique ou alors personne n’y comprendrait goutte, ce qui en ce lieu eut été désobligeant.

Un client relégué le plus souvent dans un coin sombre de l’estaminet, mis au banc de cette noble société car abstème notoire et pratiquant, leva la main pour obtenir le silence. L’homme avait de la jugeote en dépit de son désastreux penchant pour l’eau. Il prit alors la parole : « La chose peut vous surprendre mais notre cher Goule en Pente a compris tout l’intérêt de cette dent si déchaussée car elle finit par mettre les pieds dans la cambuse. Que chacun se cotise pour verser son obole. La petite souris pourra ainsi passer... »

Le buveur d’eau avait certes parfaitement traduit la pensée du patron mais il n’était pas allé assez loin dans sa démonstration pour que les mariniers puissent comprendre. C’est la femme de « Goule en Pente », l’incomparable « Mère Matelote », célèbre dans tout le pays pour ses fameuses anguilles au vin rouge, qui donna la clef du mystère. « C’est bien simple, avec la recette, la petite souris passera, ce qui ne manquera pas de faire sortir le chat de sa cachette, entre glotte et luette. Le greffier dehors, tous les chiens mal embouchés partiront à sa poursuite et il ne restera séant que les gens capables de bien se comporter, qu’ils fussent sujets de sa gracieuse majesté ou français bon teint. Quant à moi, pour honorer cette journée mémorable, jamais plus, parole de gargotière, jamais plus je ne ferai de civet avec des matous ! »

L’heure était venue à l’apaisement général. Dans le bistrot des quais, l’entente cordiale fut décrétée. Il était temps car sur la Loire, la sirène du Denis Papin annonçait l’heure du départ. « Chaise Percée » « Brin de Zinc » se précipitèrent vers l’embarquement, bientôt suivis par « Chaud du Bonnet » qui avait son billet pour se rendre à Blois. La paix des braves avait sonné. Plus personne n’était sur les dents, le voyage se déroulerait sans anicroche. Une lumière tamisée accompagna le départ de l’inexplosible. Les roues tournèrent tandis qu’un panache de fumée montait dans le ciel orléanais.

Belliqueusement leur.

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