Les Dames de la Halle aux Poissons de Blois

Retour vers le passé

Une organisation exemplaire

 

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Il existait à Blois parmi les « Dames de la Halle aux Poissons » — la « Poissonnerie », comme on l'appelait jusqu’au tournant de la première guerre mondiale. Prenons le pari de remonter le temps et de les rencontrer comme si nous étions au début du siècle précédent. Cette étonnante tradition blésoise, vaut bien une évasion temporelle.

La communauté marchande qui subsiste depuis un temps immémorial, s’est perpétuée durant des centaines d’années. Elle conserva jusqu’à sa disparition les mêmes caractères et les mêmes traits que sous l'ancien régime.

A vrai dire, la communauté dont il s'agit est d'allure assez mystérieuse —on ne trouve à son sujet aucune trace de document écrit et d'autre part ces « Dames » ne livrent pas au premier venu les secrets de leur organisation.

Ce qui, à Blois, est de notoriété publique, c'est que l'on a toujours vu les Dames poissonnières se recruter dans les mêmes familles, habiter depuis toujours la même rue, se vêtir de façon assez identique... garder la coiffe blanche, se grouper dans leur église paroissiale du même côté de la nef latérale et chanter les offices religieux avec une ardeur et une voix comparables à celles qu'elles employaient dans la rue pour crier naguère : Sardines fraîches, sardines tout en vie.

Descendantes des anciens bateliers et des pêcheurs de la Loire, corporations à peu près disparues, elles ont continué à vendre le poisson en ajoutant à celui des rivières, des étangs et du fleuve le poisson de mer, la « marée ». Toutefois, si elles ont augmenté et développé leur commerce, elles n'ont abdiqué pour cela ni l'esprit qui les anime, ni les traditions qui les soutiennent.

Elles continuent à faire le signe de la croix avec le premier sou qu'elles reçoivent au commencement de la journée et on les surprend à murmurer en même temps :

« Que le Bon Dieu bénisse la main qui m'étrenne. »

Elles conservent fidèlement dans leur « poissonnerie » la statue de la Vierge qui préside à leur commerce et qu'elles ornent avec soin. Elles vont prier la bonne Dame «des Aydes » en son sanctuaire avant de se rendre au travail —et chaque année, le 16 août, elles font dire une messe pour les victimes du choléra en 1849 ; les honoraires de cette Messe ont été généralement payés par une souscription dont le surplus servait, par les soins de ces « Dames », à orner l'autel de l'antique pèlerinage de Notre-Dame des Aydes et ce n'est pas sans regret qu'elles voient que le temps ayant effacé le souvenir de ces calamités lointaines, il n'y a plus le même empressement à se rendre à leurs pieux désirs; le lendemain 17 août elles font célébrer une autre messe pour les défunts de la Poissonnerie mais elles estiment que cette messe ne porte tous ses fruits que si elles y assistent.

Au point de vue économique et social, le côté le plus original de cette organisation est l'absence même de toute organisation. La communauté vit de tradition: de trésorière officielle et attitrée, il n'y en a pas —pas plus que de présidente ni de statuts. Elles mettent en commun ce qu'elles vendent, le déposant dans de modestes boîtes à sardines qu'elles baptisent, on ne sait pourquoi, du nom de casseaux — c'est leur coffre-fort. Chaque samedi elles se partagent les bénéfices et lais- sent le reliquat dans la caisse commune. On puise dans cette caisse, dont nul ne connaît le contenu exact, pour acquitter tous les relevés de compte des fournisseurs qui n'auront jamais —c'est entendu —aucun effet à tirer. Et la communauté continua ainsi à vivre comme autrefois de sa vie propre, avec ses lois et coutumes, sans qu'il y ait jamais entre les membres aucune discussion ni aucune difficulté graves.

Depuis combien d'années, combien de siècles cette « communauté » fonctionne-t-elle ? La réponse ne fut pas très précise.

« Je ne sais pas, déclarait l'une d'elles... Ce qui est certain, ajoute- t-elle, c'est que ma belle-mère qui vendait jusqu'à l'année dernière a maintenant quatre-vingt-sept ans, elle y est entrée à l'âge de quatorze ans, et ça fonctionnait déjà. Depuis longtemps... Tenez..., cette bonne vieille a quatre-vingt-un ans et elle vend encore... »

Celle-ci s’exprime alors :

«  Ma mère est morte à quatre-vingt-deux ans (on vit vieux décidément dans la corporation). Elle faisait partie de la Poissonnerie depuis l'âge de douze ans, sa mère elle-même en é́tait membre... »

Pour vagues que puissent être ces données concernant l'état-civil de la communauté

, elles nous montrent que son origine est tout au moins fort reculée pour ne pas dire, selon l'expression consacrée, qu'elle se perd dans la nuit des temps.

Faute de renseignements plus précis il était du moins intéressant de chercher à savoir quels statuts pouvaient régir ces « Dames ».

Une femme répond alors à la curiosité d’un passant :

« Nous ne sommes ni ne voulons être une association, non plus qu'une coopérative, ni un syndicat... Nous nous arrangeons entre nous, voilà tout... Ainsi par exemple les vieillards et les malades touchent leur part des bénéfices hebdomadaires tout autant que les vendeuses effectives, et malgré qu'elles ne travaillent pas. C’est une organisation sociale modèle qui n'a attendu ni la loi des retraites, ni les lois d'assistance pour résoudre les gros problèmes du travail ; c'est aussi l’expression d'une belle et touchante preuve de mutuelle confiance... »

Le passant l’interroge :

« Que se passerait-il si l’une d’entre-vous s'abstenait de venir vendre ?

    • Le cas ne s'est jamais présenté. On ne s'absente que pour une cause légitime... Chacun remplit consciencieusement sa tâche... Nous n'avons jamais de difficultés, jamais de disputes — quelques discussions car on n’est pas parfaites.

    • Avez-vous une trésorière ?

    • Pour quoi faire ? Chacun fait son compte devant toutes les autres. Ça suffit bien.

    • Combien êtes-vous en cette année 1909 ?

    • Nous sommes actuellement dix. Par le passé, nous fûmes jusqu’à vingt-deux. La concurrence a eu raison de nous malgré la protection de Notre Dame des Aydes »



Le sujet mérite bien une petite explication. Le curieux veut en savoir plus et la dame explique avec flamme :

« Rendez-vous compte qu’en 1903, lors de la reconstruction de notre poissonnerie, on a voulu nous retirer notre bonne vierge. Nous avons fini par avoir gain de cause en dépit d’une campagne de presse qui réclamait la laïcité des lieux. Foutaise que tout ça ... »

Il est vrai que l'anticléricalisme avait le vent en poupe. Un journaliste écrivit : «  Rendez-vous compte que ces dames, chaque matin, avant d’ouvrir les grilles de leur poissonnerie, s’agenouillent sur les dalles humides pour prier une idole ! »

L’homme laissa-là ces dames. Elles finirent par disparaître de Blois, la grande guerre eut raison de cette tradition millénaire. Il était bon de la réveiller pour quelques instants.

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