Les trois nouveaux.

Dans mon école communale

La fin de la paix scolaire

 

 

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Jusqu’à présent dans notre école, il n’y avait de charmants diablotins, formule pleine de bienveillance pour notre maîtresse que nous aimions tant. Elle était si douce que nous passions aisément l’éponge sur cette remarque, n’y trouvant rien à redire. Il est vrai que nul d’entre-nous ne savait véritablement qui étaient ces diablotins dont il était ici question. La langue était riche d’expressions, notre bonne maîtresse nous les apprenait avec la gourmandise de ceux qui aiment les mots et le savoir.

Puis tout bascula un jour quand plusieurs élèves arrivèrent. Ils n’étaient pas vêtus comme nous, ce fut la première chose qui nous étonna. Par la suite, nous eûmes tellement de surprises et de déconvenues avec eux, que ce détail vestimentaire passa véritablement au second plan et pourtant c’est bien en ne leur demandant pas de retirer leurs oripeaux que le Diable entra véritablement dans notre classe.

L’un portait un curieux petit bonnet sur le sommet du crâne et se refusait à le quitter même lorsque nous jouions à la balle aux prisonniers. Il avait d’ailleurs la fâcheuse habitude de se mettre en colère dès qu’il se retrouvait prisonnier, disant que nul ne pouvait entraver sa liberté de conscience. Nous découvrions ainsi un principe qui au début nous laissa de marbre.

L’autre était vêtu d’une longue robe blanche. Immédiatement ces deux-là se vouèrent une haine féroce, sans véritablement que l’on en comprenne l’origine. Quand nous les interrogions à ce propos, l’un et l’autre nous disaient de manière énigmatique : « cela remonte à la nuit des temps ! » Formule qui, avouons-le, n’était pas destinée à nous éclairer.

Le dernier était habillé comme nous à la nuance qu’il avait autour du cou une grosse croix de bois. Je me souviens que je m’étais un peu moqué de lui en lui disant : «  Croix de bois, croix de fer, si tu mens tu vas en enfer ! » Il s’était alors mis dans une rage folle, exigeant des excuses et prétendant que je blasphémais. Encore un mot qu’il nous fallut apprendre.

Nous étions depuis toujours habitués à ce que notre bonne maîtresse nous remette des images pour récompenser nos efforts en classe. Soudain l’un de nos nouveaux arrivants fit un scandale quand il reçut une vue d’un enfant mangeant un petit cochon en pain d’épices sur les genoux de Saint Nicolas. Pour nous, c’était une représentation sans importance de cette fête que nous aimions tant sans y voir la moindre dimension religieuse. De ce jour, nous apprîmes que les images étaient impies et nous n’eûmes plus droit à la photographie de classe.

Pire encore, l’un de ces trois tatillons camarades fit scandale quand il exigea, lors d’un cours de travaux manuels que nous cessions d’utiliser des clous et des vis cruciformes qui stigmatisaient sa religion. C’est ce jour-là que nous découvrîmes ce curieux mot : « Religion » qui jusqu’alors ne rentrait jamais dans notre école.

Puis ce fut le grand bazar. L’un se refusait de venir étudier un vendredi, l’autre ne venait pas le samedi tandis que le dernier fut absent le jour de la cérémonie du 11 novembre que nous ne manquions jamais d’honorer avec notre classe sous prétexte que ce n’était pas un dimanche. Nous ne savions plus à quel saint nous vouer avec ces trois là.

Puis, c’est la maîtresse qui eut des ennuis. Les parents des gamins se plaignirent à tour de rôle. Les uns parce qu’elle n’attachait pas ses longs et beaux cheveux, les autres parce qu’elle portait des jupes qui laissaient entrevoir ses genoux et les derniers parce qu’elle enseignait des horreurs. C’est ainsi que nous cessâmes à tout jamais de faire des sciences naturelles et de l’histoire tandis que notre institutrice se fit un chignon.

Nous passâmes dans la classe supérieure. Ce fut bien pire encore. Le maître nous expliqua que la loi avait changé et que désormais garçons et filles suivraient les cours ensemble. Nous l’avions remarqué, c’était pour nous, une excellente nouvelle qui hélas, déclencha la foudre chez nos trois rois mages (c’est ainsi que par ironie nous les appelions sans qu’ils n’en sachent rien d’ailleurs).

Le pauvre instituteur reçut des lettres de menaces parce qu’il avait assis un de ces pénibles en duo avec une fille puis ce fut une visite d’un autre parent parce que garçons et filles se retrouvaient ensemble à la piscine. Enfin, il lui fut demandé par les derniers géniteurs de ne jamais envoyer au tableau une élève en jupe courte.

Notre maître se retint de ne pas envoyer balader ces empêcheurs de travailler sereinement. Chaque nouvelle leçon d’histoire était sujette à esclandre. Il fallut abandonner le cours sur les croisades, renoncer à la mort de Jeanne d’Arc, éviter d’évoquer la seconde guerre mondiale. L’enseignant marchait sur des œufs et n’eut pas le droit de nous en faire peindre juste avant les vacances de Pâques.

Nous pensions avoir bu le calice jusqu’à la lie, notre école communale était passée sous le joug d’un conseil de surveillance éthique constitué par ces parents vindicatifs et jamais d’accord. Puis de nouveaux venus vinrent aggraver plus encore la zizanie ambiante. L’un exigea qu’on libérât sur le champ les petits animaux de nos élevages tandis que l’autre réclama qu’on ne mange plus de viande de bœuf à la cantine, déjà que le cochon avait été déclaré non-grata.

Ce fut la goutte d’eau qui fit déborder le vase. Nous qui vivions à l’écart des tous ces interdits, dogmes et croyances absurdes, nous voulions retrouver la vie paisible et sans histoire de notre ancienne école communale et laïque. Hélas c’était trop tard, nous devions nous jeter à l’eau, choisir une confession où nous inscrire dans une nouvelle école véritablement libre celle-ci de toute croyance et prosélytisme d’où qu’il ne vienne. Une école privée laïque qui venait de s’ouvrir en prônant la tolérance et le refus d’afficher ni de revendiquer toute superstition allant à l’encontre du savoir. Le maître et la maîtresse nous suivirent, ils démissionnèrent de cette éducation nationale qui avait renoncé à ses anciennes valeurs de neutralité.

Nous retrouvâmes la joie d’apprendre, de découvrir des choses sans craindre la foudre ou la colère d’un dieu qui se pare de mille et une interdictions et se grime de toutes les manières possibles pour nous enfermer dans des groupes sectaires. Nous ne voulions pas savoir si nos petits camarades avaient une foi ou non, ce n’était pas notre problème. Chacun pensait ce qu’il voulait et les vaches, les poules, les cochons étaient bien gardés tandis que nos têtards grandissaient à nouveau dans la classe avant que de devenir de belles grenouilles que, en bons petits diables, nous allions déposer innocemment dans le bénitier de l’église.

Laïquement vôtre.

Illustrations Nagy

 

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