Lettre d’une boîte aux lettres.

À ses anciens épistoliers.

La fin d'un monde en jaune

 

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Mes chers amis et néanmoins propriétaires, à moins que vous ne soyez que locataires, peu importe pour moi, je vous aimais pareillement lorsque vous aviez encore la délicatesse de me considérer un peu. Je suis au regret de vous avouer ma déception, grandissante de jour en jour du reste, devant le peu de cas que vous avez fait de moi. Que s’était-il passé entre nous ? Auriez-vous perdu la flamme ?

J’eusse aimé que vous m’ayez affranchie des véritables raisons qui m’ont poussé un temps à me sentir parfaitement inutile. La vie pour moi était devenue un enfer. Je passais alors mes journées à attendre un message, une lettre ou même un colis. Mais rien de tout ça ne venait alimenter ma gourmandise et mon appétit de découverte. Puis vous m’avez laissé disparaître, ignorant sans doute que ma fin précéderait de peu la disparition d’un monde encore vivable. Laissez-moi vous raconter ...

Il fut un temps, l’été surtout, où je me régalais de recevoir chaque jour ou presque, une jolie carte postale venant d’endroits toujours plus merveilleux les uns que les autres. Vous veniez, fébrilement, m’ouvrir chaque jour, sans exception aucune, attendant des nouvelles, ayant toujours un mot gentil pour le délicieux service que je vous rendais.

J’avoue que, parfois, je vous causais quelques désagréments quand des curieuses enveloppes toutes en longueur et munies d’une fenêtre transparente, arrivaient dans ma demeure. Vous ralliez, vous émettiez alors des jurons que je me garderais bien de répéter ici. La fréquence de ces courriers en disait long sur votre moral. Curieusement, il y avait des missives plus lourdes encore de menaces qui vous parvenaient à fréquence régulière. Elles étaient marquées du sceau de la nation française. Que vous étiez en colère quand je vous les offrais, honteuse de devoir servir de truchement à pareilles mauvaises nouvelles.

Il y avait plus douloureux encore quand de petites enveloppes marquées d’une croix, surgissaient dans ma fente. Je savais alors que j’allais entendre pleurs et sanglots. Je n’aimais guère ces moments heureusement compensés par l’arrivée de messages plus joyeux, dans des emballages colorés annonçant des heureux évènements.

Vous aviez alors ce qu’on nommait jadis une correspondance. Je n’étais pas inemployée même si je me contentais d’être une fente dans une porte, une modeste boîte parfois éventrée, un réceptacle, différent de ceux des voisins. Puis un jour, l’administration décida de m’uniformiser. Ce fut le début de la fin. Le facteur avait lui aussi la clef pour m’engouffrer des colis, qui parfois me remplissaient totalement. Je n’étais plus libre de mes choix.

C’est alors que s’imposa chez vous celui qui au début était un collègue venant de la même administration ; un appareil noir en bakélite qui faisait grand bruit quand il se signalait à vous. Il tarit progressivement les lettres amicales. Vous préfériez avoir recours à lui pour recevoir des nouvelles de vos proches. Je ne me doutais pas alors que ce traître allait provoquer ma perte et trahir l’esprit du service public. Mais ceci est une autre histoire ...

Puis arriva le temps de l’abondance. Un excès de travail pour moi sans que j’en goûte le plaisir. Des imprimés, des journaux crasseux, gratuits, des dépliants, des papiers tous plus colorés les uns que les autres et qui terminaient leur course dans la poubelle. Je voyais monter votre exaspération, votre colère parfois quand les vrais messages vous parvenaient mouillés à cause de ces maudits intrus. Quelle désolation !

Puis arriva le fameux petit auto-collant dénonçant le gaspillage et ces réclames insipides et déplacées. Je me suis soudainement ennuyée car dans le même temps, un rival redoutable a fait son entrée au cœur même de votre domicile. L’ordinateur m’a mise au ban, m’a rendue soudainement obsolète. Le facteur ne me rendait visite qu’une fois par semaine, je ne servais plus qu’à vous transmettre des messages peu agréables.

La suite fut la disparition de ce facteur qu’au fil du temps j’avais apprécié. Il venait jadis à pied avant que d’enfourcher une bicyclette. Progressivement, au fil des époques il s’équipa de moyens plus sophistiqués pour me rendre visite. Il sentait parfois le gas-oil jusqu’au jour où il passa au tout électrique. Je me réjouissais, j’avais tort, c’était bientôt la fin de mon aventure.

Le service public du courrier disparu, les autres ne tardèrent pas du reste. Je fus mis au rencart. Certaines de mes congénères devinrent les chanceuses, des nichoirs à oiseaux. Mais moi, en ville, je devais abandonner la partie, les oiseaux avaient fui eux aussi la cité. J’ai fini éventrée, sur un trottoir abandonné. Je pleure ce lien à jamais perdu, ce bonheur que j’avais de vous apporter des nouvelles d’un Monde, hélas devenu fou.

Postalement vôtre.

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