Nostalgie en roue libre.

En mon Village d’en-France.

Quand la mémoire suit le mouvement.

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J’ai grandi dans un environnement dédié à la petite reine tout autant qu’à la déesse automobile. Tout ce qui circulait avait droit de cité. C’est curieusement ce qui me poussa sans doute à me détourner de ces moyens de locomotion pour enfourcher la moto. Il faut croire que les chemins de la destinée sont peuplés de nids de poule.

Qui m’a poussé ainsi vers les deux roues motorisées ? J’ai comme l’impression que c’est notre inénarrable coursier Joseph avec son scooter blanc qui distribuait les magazines et les revues. Il arrivait à tombeau ouvert, le récit de ses facéties et de ses folles bordées avec son collègue Raymond la cloche précédant le bonhomme, la tête revêtue d’un curieux casque en cuir toujours de travers et porteur de son éternelle canadienne. Il avait le dérapage aisé, au propre comme au figuré et participait plus que tout autre au folklore local. Lorsque le collège était encore dans les préfabriqués, notre brave Joseph avant que d’achever sa journée rond comme une queue de pelle, venait allumer les poêles à fuel dans chaque classe.

Je vous l’ai déjà raconté, mon village était alors le siège de l’usine de cycles Helyett. Le vélo trônait en majesté dans la cité, chaque quartier disposant de sa course, grand moment de fête. Pour moi, c’était la ronde infernale de Saint François qui provoquait mon attente fébrile. Immuable déroulement, la course se déroulait sur un circuit urbain de 1 kilomètre à deux pas de chez moi. Elle était commentée par mon voisin, l’épicier Pelé dont le fils champion régional de cyclo-cross tentait de faire bonne figure.

Les saillies de l’animateur plus à l’aise derrière une balance que devant un micro, ses réflexions drolatiques tout autant que ses approximations devant la langue contribuaient grandement à un spectacle dont le suspens n’était guère la caractéristique majeure. L’arrivée se réglait le plus souvent au sprint tandis que les primes nous avaient régalés des annonces du père Pelé et de quelques coudes à coudes dérisoires. Les jours suivants, les gamins dont je faisais naturellement partie, en dépit de la circulation, prenaient la place des champions. Nous ne cessions de tourner en boucle sur ce parcours en forme de trapèze

À quelques encablures de là, le garage Fauguoin était le point de ralliement des amateurs de karting. Les engins pétaradaient sur le boulevard lorsqu’ils passaient à la révision où à la réparation avant que d’aller tourner eux aussi en boucle, sur la piste en contre bas de la Sange, juste derrière le Parc. La construction d’un stade allait mettre à mort la piste et le karting disparaissait à jamais de nos préoccupations tandis que le garage ne se remettait pas de cette trahison.

L’automobile résista plus longtemps. Il est vrai que Sully était son temple avec les forges Simca mais aussi grâce au garage Auger, collecteur improbable de Panhard et d’énormes engins à chenilles ou à roues. Il y avait un mystère autour d’un homme qui voyait passer plus de véhicules que de clients. Qu’importe, son garage fleurait bon l’étrangeté. J’adorais y jeter un œil sans avoir jamais eu le courage de franchir son seuil. Aujourd’hui, un contrôle technique a pris la place.

L’auto avait son terrain de jeu, une fois l’an sur le Champ de foire, mon terrain de jeu d’alors, ce Boulevard qui faisait face à la boutique de mes parents. Durant tout un week-end, des voitures bariolées, porteuses de gros numéros inscrits dans des cercles blancs, striées le plus souvent de bandes horizontales, se mesuraient à grands coups de glissades sur la terre battue puis l’asphalte d’un gymkhana aussi court que spectaculaire. Le choc pétrolier n’avait pas encore eu raison de ce loisir onéreux.

Quant à moi, je fréquentais assidûment le réparateur de cycles et motocycles, l’impayable Charlot à qui j’en faisais voir de toutes les couleurs. Incapable de changer un pneu et quoique ce soit d’autre, je ne cessais de venir le déranger après avoir martyrisé mon coursier bleu puis ma 104 Peugeot. Mes parents avaient certainement dû prendre un abonnement chez ce brave artisan qui me recevait toujours avec un sourire narquois au coin des lèvres.

Voilà un petit voyage à deux ou quatre roues dans le passé lointain d’une commune où il faisait bon vivre. La roue tourne, le temps a effacé ces souvenirs que je m’efforce de glisser sur un papier jauni pour qu’il ne meure pas tout à fait.

Transportement vôtre.

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