Le pire n'est jamais certain.

Le jour où tout aurait pu basculer pour mon honneur.

Les risques du métier

 

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Il n'est pire accusation que celle du viol ou de l'inceste. En cette période plus encore pour laquelle, l'accusation se répand comme une traînée incandescente qui brûle tout ce qu'elle approche. C'est alors la curée, l’hallali contre celui qu'il convient de mettre au ban de la société, d'effacer véritablement toutes ses traces.

Si le crime est ignominieux, il est ici nullement question d'en excuser les salauds qui ont usé de ce moyen pour satisfaire un plaisir égoïste et criminel, c'est à l'accusation que je souhaite poser quelques nuances... Non pas que dans de très nombreux cas, elle émane de personnes véritablement détruites, anéanties par ce qu'elles ont eu à subir par la contrainte, la crainte, la force, la drogue...

C'est une expérience personnelle pénible que je vais évoquer ici. Tout ce qui sera avancé sera rigoureusement exact, je vous prie de m'en croire. J'ai eu la chance que ceci se soit déroulé bien avant les premières affaires qui ont défrayé la chronique sinon j'aurai connu le déshonneur, la prison, la mise à pied avant que d'être blanchi mais jamais restitué dans mon honneur à jamais terni.

J'étais alors enseignant dans un quartier réputé difficile auprès d'élèves de 14 à 16 ans en grande difficulté scolaire. Nous étions une fort bonne équipe d'adultes, avions une relation apaisée avec des adolescents qui trouvaient alors leur épanouissement par la voie professionnelle. Nos résultats étaient bons, notre section remplissait parfaitement son rôle.

Tout commença par des lettres anonymes déposées directement dans ma boîte aux lettres, je vivais à peu de distance de ce quartier. Elles affirmaient que j'avais des relations adultères avec la mère d'une ancienne élève qui avait quitté la structure l'année précédente. C'était fâcheux, infondé sans que ce soit véritablement ennuyeux. Il n'était qu'à observer l'écriture et la forme pour juger de son expéditeur.

L'étape suivante ne tarda pas. J'étais convoqué au commissariat parce qu'une autre élève, prétendait que je la violais chaque soir. Cette fois, l'accusation était bien plus lourde sans pour autant que ni mes collègues ni mon entourage n'y accordent le moindre crédit. Fort heureusement ce n'était pas encore l'ère de la curée, de l'étalage immédiat et irréversible sur des réseaux sociaux qui n'existaient pas. J'en étais quitte simplement si j'ose dire pour une confrontation auprès d'un inspecteur de la PJ assisté d'un avocat.

J'arrivai libre sans avoir en attendant dû abandonner mon activité professionnelle ni subi le poids de l'opinion publique. On devine que les choses ont bien changé depuis. La confrontation se déroula extrêmement vite. L'accusatrice, une jeune fille qui jusqu'alors n'avait jamais posé de problème lors que nous l'avions eu comme élève tant sa discrétion était grande et son application exemplaire, me pointa du doigt et déclara : « Il se déguise en mon père et toutes les nuits il entre dans mon lit pour me violer ! »

Le père était présent, un petit homme fluet, discret plus encore que sa fille. Nos différences physiques étaient criantes, nous n'avions véritablement rien de comparable. Il y a un éclat de rire, l'affaire était entendue. Je n'entendis plus parler de cette accusation ni de ce père et sa fille jusqu'au jour très récent où ils revinrent tous deux sur le devant de l'actualité du quartier.

Monsieur qui n'avait jamais été séparé de sa fille (on mesure là une faille coupable) était devenu grabataire. Il n'avait plus quitté son logement depuis des années. Un jour enfin des services sociaux finirent par entrer chez eux pour découvrir un spectacle hallucinant de crasse, des pièces jonchées d'immondices, des toilettes obstruées, des murs souillés, … Une image apocalyptique au point qu'après évacuation des deux résidants, le petit pavillon fut détruit. Plus de trente ans durant la relation incestueuse entre monsieur et sa fille s'étaient poursuivi dans une indifférence générale.

Malgré tout, sans doute comme un appel au secours, la demoiselle s'était signalée à notre attention d'une bien curieuse manière. J'aurai pu en être victime. Personne ne prit en compte le sens exact de sa dénonciation. Je ne sais toujours pas pourquoi je lui avais servi d'exutoire et je n'ai pas compris pourquoi rien ne fut entrepris alors après cet aveu explicite qu'elle avait tenu devant l'inspecteur.

Je n'oublie jamais de nuancer l'opprobre qui tombe soudainement sur un individu mis sur le devant de la scène. Parfois, la mise en cause cache une souffrance dont la cible peut n'être pas responsable. Plus de telles affaires font la Une, plus le risque est grand qu'elles réveillent parfois des souffrances qui passent par des accusations infondées ou déplacées. Sachons garder un peu de mesure et laissons à la justice le temps de faire son travail. C'est la seule leçon à tirer d'une expérience personnelle dont je me serai bien passé.

Innocemment vôtre.

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