Confusions en chaîne.

Une plongée en déraison.

Le postillon et le chat noir

 

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Il était une fois un homme qui par un étrange mystère se retrouva propulsé dans la grande spirale du temps. Il vivait jusqu’à ce changement d’époque une existence agréable, proche de la nature et des chevaux, ses amis de toujours. Il conduisait des calèches, des voitures de poste mais contrairement à son collègue le cocher qui avait choisi de mener l'attelage, assis depuis la diligence, lui montait le cheval de gauche, le porteur, celui qui commandait aux autres.

Sa vie était réglée comme du papier à musique. Il voyageait le plus clair de son temps, sillonnant des chemins certes cabossés mais d’une beauté à ne pas lui donner envie de changer d’activité. Il avait souvent le séant moulu, les jambes lourdes, le dos douloureux mais pour rien au monde il n’aurait donné sa place.

Il côtoyait des voyageurs, gens de toutes extractions que l’aventure plaçait sous sa responsabilité. Il aimait à les observer lors des arrêtes dans les relais de poste, écoutant leurs conversations quand il en avait fini des soins à donner à l’attelage. Le soir, après s’être fait palefrenier pour panser les chevaux, il goûtait à la convivialité des tavernes, à la douce complicité des filles de salles. S’il couchait avec les bêtes, dans la tiédeur de l’écurie, il n’était pas rare qu’une serveuse vienne partager sa paillasse, profitant du silence complice des montures.

Une vie pareille, il n’aurait point voulu l’échanger pour rien au monde. Sacha Noir était heureux, parcourait routes et chemins du Royaume dans un mouvement incessant qui ne lui laissait pas le temps de songer à poser son baluchon, à prendre épouse et s’installer dans une maisonnette. Pourtant, un petit matin, il s’aventura avec son équipage sur un pont nouvellement jeté sur la Loire. C’est alors que tout bascula …

Nous étions à Beaugency. La cité avait vu, le temps d’une nuit miraculeuse, se construire par une armée de mauvais diables un ouvrage d’art en pierre qui enjambait la rivière, fort large en cet endroit. Sacha, en bon postillon qu’il était fut le premier de son convoi à franchir le pont que le Satan en personne avait offert à la cité lovée au pied de son château.

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Il fut le prix de cette construction. Sitôt franchi la dernière arche, il se sentit enveloppé par un tourbillon qui le désarçonna et le souleva dans les airs. Il vit la calèche poursuivre sa route, les passagers ne s’étant rendu compte de rien tandis que les chevaux, obéissant à l’habitude poursuivaient leur route sans quitter le chemin.

Bientôt il se retrouva devant un sinistre individu aux yeux injectés de sang, à la mine inquiétante et à la voix glaçante. Vêtu entièrement de noir, porteur d’une cape à la doublure satinée rouge, le terrible succube lui demanda son nom. Le postillon bredouilla, cracha sans doute à la face de ce monstre quelques bredouillements incompréhensibles. L’autre s’en offusqua, trouvant que cet individu manquait singulièrement d’éducation. Il lui fit répéter et quand il entendit ‘Sacha Noir ! » Satan se persuada qu’une fois encore, les humains s’étaient joués de lui.

C’est alors que fou de rage, le diable envoya balader le pauvre postillon dans une époque future. C’est ainsi qu’il se trouva projeté le 21 août 2020 au pied d’un autre pont de pierre, à Orléans. Sacha avait gardé ses bottes de cuir, sa belle livrée qui semble faire sur le quai une très forte impression. On rit sous cape devant lui. Ce qui surprend le plus notre brave homme c’est que tous les gens qu’il croise ont la face dissimulée sous un curieux linge.

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Il veut s’enquérir de ce qui lui arrive. Il interroge les uns et les autres, parle une langue qui échappe à la compréhension des passants qui curieusement se détournent tous de lui. Il parle plus fort encore, demande où il se trouve et pourquoi diable, ces gens sont ainsi grimés de bien étrange manière. Tout en eux l’intrigue dans des vêtures plus colorées les unes que les autres et dans des matières qu’il n’a jamais eu loisir de voir jusqu’alors. Mais ce qui l’intrigue le plus c’est ce masque qu’ils portent tous. Serait-ce le grand Carnaval d’Orléans qui pourtant avait fait si grand scandale en 1639 qu’il fut à jamais interdit ?

Il en était là de ses réflexions quand il vit fondre sur lui des hommes au curieux harnachement. Ils avaient tout du mercenaire même si leur hallebarde était bien plus courte. Leur mine farouche fit comprendre à Sacha que ceux-là avaient de fort mauvaises intentions à son encontre. Ce fut pire encore quand l’un deux, d’un ton ne supposant pas l'aménité exigea de lui qu’il donne son nom et sa profession dans l’instant. Ses réponses provoquèrent un mouvement de panique.

L’ire des brigands qui voulaient le détrousser ainsi en plein jour, se transforma en panique. Le pauvre Postillon avait le sentiment d’être pris pour un pestiféré. Il voulut échapper à ce cauchemar. Il prit peur, se saisit de son cor de poste dans lequel il souffla pour appeler à son secours. Ce fut bien pire, les hommes belliqueux sortirent de curieux instruments menaçant tandis qu’un d’eux le coucha au sol d’une clef à la gorge.

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Sacha manqua d’étouffer. Il fut molesté par ces furieux sous le regard approbateur d’une foule qui avait fait cercle à distance respectable autour de la scène. Il entendait dans une langue qui n’était pas tout à fait la sienne des propos peu amènes. La tête lui tournait, l’air lui manquait et la raison semblait le fuir …

Quand il se retrouva avec de curieux bracelets aux poignets il s’entendit réclamer de mettre sur le champ un masque sur le visage. Le postillon ne comprenait rien à ce monde ? Voilà des demandes contradictoires dans un langage qui lui échappait en grande partie. Il voulut s’enquérir des griefs que ces gens pouvaient bien lui attribuer. Plus il parlait, plus l’effroi gagnait ses tourmenteurs.

Un bateleur passa par là. Sa fréquentation des contes et des légendes lui avaient mis la puce à l’oreille. Il avait perçu une anomalie chronologique, une manifestation des turpitudes de l’histoire et des frasques du malin. Il tenta d’expliquer aux policiers qu’ils avaient devant eux un passager temporel, un homme venu d’une autre époque dans laquelle il exerçait la profession de Postillon.

La gent policière considéra cette explication comme un outrage, une injure et même un crachat à l’autorité. L’intercesseur fut promptement jeté au sol. On ne doit pas entraver la bonne marche de l’ordre. Un billet à souche sortit de la boîte aux pandores. Procès-verbal fut dressé et dans l’instant on réclama aux deux contrevenants la somme de cent trente-cinq euros, somme devenue le symbole de la prévarication élevée en institution d’état.

Le bateleur s’exécuta, préférant payer sur le champ pour calmer cette troupe assoiffée d’euros. Hélas, il ne pouvait savoir que son geste d’apaisement allait provoquer un drame plus épouvantable encore. Le postillon, par simple mimétisme, percevant en ce personnage, un soutien, voulut faire de même. Il sortit de sa bourse quelques écus d’argent.

La force publique vit dans le nom de cette monnaie une insulte. Le postillon fut roué de coups et embastillé sur le champ dans une curieuse calèche dépourvue de chevaux et munie d’une lanterne tournante. Sacha totalement désemparé, ayant perdu tous ses repères, s’évanouit. Quand il se réveilla il était entouré d’individus tout de blanc vêtus, harnachés étrangement qui lui enfonçaient quelque chose dans le nez.

Ce fut le moment que choisit Satan qui n’est pas un si mauvais diable, pour réparer sa terrible méprise. Comprenant que le monde dans lequel il avait plongé celui qu’il avait pris pour un chat noir était parfaitement incontrôlable, il renvoya le malheureux postillon sur son timonier, le cheval de gauche, trottant vers la Sologne. Il était heureux de retrouver une époque plus raisonnable que celle qu’il venait de visiter. On ne peut que lui donner raison.

Uchroniquement sien.

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