La force d'adaptation.

Glissement d'usage.

Deux garçons un peu cabot !

 

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Nous sommes en Janvier 1709, l'hiver avait débuté d'une manière étonnamment douce. Les bons esprits avaient déclaré qu'avec un roi soleil au pouvoir, il n'était pas surprenant de voir éclore des bourgeons à la Noël. Hélas, il ne faut jamais vendre la peau de l'ours avant que de se rendre compte s'il est brun ou bien polaire.

À partir du 6 janvier 1709, jour des Rois, pour remettre Louis XIV à sa place, la nature reprit ses droits. Un vent glacial se leva en milieu de journée. Ce fut le début d'une période terrible qui marqua durablement les esprits et provoqua bien des disettes. Pendant quatre longues semaines, il gela à pierre fendre, la neige atteignit des hauteurs insoupçonnées dans nos plaines tandis que la Loire s'était figée en une immense banquise.

Les communications étaient fort compliquées, d'autant plus que le Val de Loire n'était pas habitué à affronter de telles conditions. Le transport fluvial était impossible, l'aventure sur les routes exigeait une détermination sans faille. Les températures avoisinaient moins vingt degrés, les chemins étaient impraticables tandis que les chevaux se montraient impuissants à tirer les charrois.

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Un seul homme dans le pays sut tirer les marrons du feu, quoique l'expression ne rend pas bien compte des engelures et autres onglées qu'il dut affronter pour mettre à exécution son idée. Il se nommait Jules et il assurait de petits convoyages à l'échelle du canton avec sa voiture à chiens. Si la pratique était courante en Sologne et dans les campagnes, le lait était fréquemment transporté de la sorte, il y avait aussi des coureurs de bois qui ramassaient le bois mort avec un tel attelage.

Jules qui vivait en Berry à Gien disposait de deux beaux bas-rouges, deux molosses puissants pour tirer sa grosse voiture. Il faisait partie de ces rares personnages à disposer de ce luxe, il fallait nourrir ces compagnons indispensables qui avaient aussi gros appétit que leur maître. Seule différence notable, les chiens de Jules se contentaient d'eau.

Dès le 7 janvier la ville de Gien était totalement paralysée par la neige et la glace. Jules supporta gaillardement les frimas en buvant du vin chaud. Est-ce ce breuvage qui le conduisit à repenser l'usage de ces deux bêtes de trait ou un simple trait d'esprit comme il en arrive parfois au hasard d'une vision ? Nul ne le saura jamais, Jules était un taiseux qui de plus ne sachant pas écrire, ne laissa jamais trace de son invention.

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Jules avait un bon compagnon, un ferronnier connu sous le sobriquet du Bourru. Jules avait ces deux chiens, Le Bourru une forge et une petite plate pour aller sur la Loire où il aimait à tendre des nasses en toute illégalité. C'est au tour d'un vin chaud que ce qui aurait dû être une invention révolutionnaire si elle avait eu lieu en territoire montagneux prit naissance.

Le voiturier se plaignait de ne pouvoir utiliser sa charrette alors que ses chiens aimaient à gambader sur la neige. L'homme dit alors, en portant un nouveau toast : « Ma voiture est aussi inutile sur la neige que ton bateau sur la glace ! » Ce fut la remarque essentielle celle qui faillit bouleverser l'histoire des transports. Le Bourru lui répondit du tac au tac : « Ma plate avec sa belle levée se comporterait fort bien sur la neige si j'avais tes chiens en guise de bourde ! »

Une tournée plus tard, les deux bas-rouges étaient attelés à la barque. Les premiers essais s'avèrent décevants. La manœuvrabilité n'était pas au rendez-vous tandis que les chiens tiraient la langue. Le Bourru dont la forge jusque-là avait servi de réchaud pour leur breuvage, se mit à l'ouvrage. En moins de temps qu'il leur fallut pour vider deux chopines le premier traîneau ligérien avait vu le jour. Si les chiens avaient le bas rouge, nos deux lascars en dépit des températures sibériennes (région dont ils ignorèrent leur existence jusqu'à leur mort) avaient la trogne rubiconde.

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Durant 4 semaines, Jules et le Bourru se relayèrent pour venir en aide à ceux qui avaient besoin d'un transport urgent. Il faut avouer qu'ils livrèrent bien plus de bois que de denrées précieuses, l'urgence était alors à se réchauffer du mieux possible. Les deux bas-rouges se montrèrent d'une résistance à toute épreuve tandis que nos deux larrons mirent grandement leur santé à danger en maintenant leur température intérieure à coup d'arquebuse ou de vin chaud.

Quand le dégel survint, que la débâcle fit grand ravage sur la Loire ruinant bien des embarcations qui n'avaient trouvé refuge à terre, il resta une plate curieusement ferrée pour retourner à l'eau et retrouver son usage. La voiture à chiens repris son service, Jules reçut la médaille de la ville pour service rendu en période de crise.

Les deux amis ne s'offusquèrent pas que Le Bourru fût oublié dans les honneurs. Ils se retrouvèrent pour fêter comme il se doit la belle histoire que le vent du nord était venu leur souffler aux oreilles. On compta les deux siècles suivants jusqu'à 300 voitures à chiens dans la région de Gien avant que des esprits hautement distingués se soucient du sort de ces animaux pourtant bien plus heureux attelés à une charrette à courir la campagne qu'attachés à une chaîne.

La force d'adaptation © C'est Nabum

Canidement leur.

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