Marie n’en fut pas si marrie que ça

Les trois feront la paire

 

Marie © C'est Nabum

 

Au Chambellan Prétentieux

 

Tableau de Ambroise Louis Garneray Tableau de Ambroise Louis Garneray

 

La vie réserve souvent des surprises, des moment de grâce et d’autres de disgrâce, de déchéance et de relégation. Certains s’en sortent grandis, d’autres mettent un genou à terre ou ne s’en remettent pas. C’est la grande loterie de la vie à laquelle, parfois la grande histoire apporte son grain de sel. C’est ce qui advint à notre héros : heureux ou malheureux, ce n’est alors qu’une question d’appréciation et de point de vue.

Il s’appelait Félix, était un solide gaillard, marinier de son état et marié à la Marie , jeune et belle cantinière au cabaret : Au Chambellan Prétentieux, une drôlesse qui n’avait pas la langue dans sa poche quand un pochetron aventurait ses pognes de manière trop hardies sur ses délicieux reliefs. C’est d’ailleurs ainsi que la joue de Félix rencontra la main de la jouvencelle avant que de la lui demander plus cérémonieusement.

Ils partagèrent leurs existences durant trois années, années dans lesquelles les longues courses du marinier en faisaient un compagnon rare et guère encombrant. Marie savait à quoi s’en tenir et à franchement parler, ne détestait pas ce sentiment de liberté dont seules les épouses de marins avec jouissance quand leurs époux naviguaient. Les retrouvailles n’en étaient que plus torrides, il y avait alors un avis de tempête dans les jupons de la dame.

Pourtant c’est un énorme grain qui vint interrompre cette vie insouciante qui ne laissait guère de place à l’envie de progéniture. Le Roi de France avait besoin de marins, la conscription maritime se saisit de Félix pour l’envoyer sur un navire de guerre, combattre les anglais sur les côtes américaines.

Félix prit part à la fameuse bataille de la baie de Chesapeake. Un triomphe pour la flotte royale, le début d’une longue traversée du désert pour le pauvre garçon, envoyé par dessus bord par le souffle d’un boulet qui fracassa le crâne de compagnons moins veinards que lui. Félix fut considéré comme mort, des témoins avaient déclaré l’avoir vu couler dans les flots.

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La nouvelle finit par arriver jusqu’au cabaret du Chambellan Prétentieux. Marie porta le deuil un temps qu’elle jugea suffisant tandis que sa nouvelle liberté avait attisé d’autres convoitises. Elle avait remarqué que tant qu’elle était femme disponible, les regards concupiscents et les mains trop lestes ne cessaient d’entraver son service alors que du temps de son mariage, elle avait été respectée.

Elle en tira une conclusion que certains peuvent assimiler à un prétexte fallacieux, ce n’est pas à eux qu’on flatte la croupe à longueur de journée. Marie s’empressa de convoler avec un autre marin, conservant ainsi les avantages sans s’encombrer par trop des obligations liées à la fonction matrimoniale. Nous dirions aujourd’hui qu’elle était femme émancipée, elle se contentait de trouver un compromis acceptable pour ne pas avoir à subir harcèlement détestable.

Son nouvel époux, le Gaston, n’était du reste pas aussi porté sur la chose que le précédent, ce qui comblait d’aise une Marie qui n’avait pas eu à se féliciter des assauts de ses deux époux. N’ayant pas eu le bonheur de partager ce plaisir qui lui demeurait inconnu, elle se contentait d’assurer le minimum conjugal lors des brèves escales d’un Gaston fort mauvais manœuvrier à terre.

Marie avait fait son deuil à la fois du Félix et des plaisirs de la chair quand un événement vint chambouler le cours d’une existence jusqu’alors tranquille. Il y avait bien longtemps qu’elle n’attendait plus rien des hommes et de son Gaston quand un jour, entra dans le Cabaret un individu dont la silhouette lui disait vaguement quelque chose. L’homme était efflanqué, le visage marqué de balafres, les joues creuses de ceux qui ont beaucoup souffert. Pourtant rien n’indiquait que ce fut un trimard ou bien une cloche, il y avait en lui une forme de fierté, de dignité presque.

Toute la pratique de l’établissement fut saisie d’étonnement. Le silence se fit, chacun observant ce personnage qui manifestement attirait les regards et la curiosité. Ses yeux brillaient d’une intensité fiévreuse, il cherchait quelque chose ou quelqu’un avec une telle ferveur que chacun se demandait ce qui allait advenir s’il mettait la main dessus.

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Après avoir scruté intensément Marie , l’inconnu avança lentement vers elle. La serveuse en lâcha son plateau ! Que lui voulait cet homme ? Qui était-il ? Elle fouillait dans sa mémoire. Une réminiscence semblait s’imposer à elle sans qu’elle en accepte l’éventualité. Non, se disait-elle, ce n’est pas possible, ça ne peut-être lui…

Le doute fut vite levé quand l’inconnu s’exclama : « Marie , quel bonheur de te retrouver après tant d’années ! » C’était sa voix, ce timbre inimitable qui l’avait séduite quand dans la salle, il commandait plus fort que tous les autres. Félix revenait de l’enfer à en croire son aspect. Il y avait certes le poids des années, douze années s’étaient écoulées, mais ce n’est pas suffisant pour expliquer ce changement radical de morphologie. Il n’était plus que l’ombre du gaillard qui partit pour servir le roi.

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Dans la salle, nombre des anciens mariniers eurent la même réminiscence que la serveuse. Eux aussi l’avaient reconnu à son organe, mais chacun préférait se taire pour les laisser s’expliquer, tous les deux, tous étant au courant de ce qui les unissait jadis tout comme ce qu’il fallait que la serveuse lui avoue aujourd’hui. Une forme de respect embarrassé, une gêne même avait gagné tous les protagonistes de cette scène.

Marie prit Félix par la main et le conduisit dans l’arrière cuisine du Cabaret. Le patron et son autre servante prirent son relais. Eux aussi se doutaient qu’il leur fallait la plus totale intimité sans plus attendre. Les deux anciens époux, disparurent durant une heure environ sans que quiconque, chose inhabituelle dans cet établissement aux nombreux va et vient, ne quitte la salle. La curiosité sans doute, l’envie de comprendre et de colporter l’incroyable nouvelle aussi.

Quand ils revinrent, Marie avait les joues roses, le chignon défait, son tablier à la main tandis que le gars Félix avait retrouvé meilleure mine. C’est lui qui prit la parole, devinant que ceux qui l’avaient reconnu et ils étaient nombreux, attendaient eux aussi de satisfaire aux multiples questions qui les étourdissaient.

« Je sais que vous m’avez reconnu. On m’a donné pour mort, je ne valais guère mieux. J’ai été repêché par les anglais, enfermé sur l’un de leurs rares navires qui échappa au naufrage. J’ai passé six mois sur ce rafiot qui jouait à cache cache avec la flotte de François Joseph Paul de Grasse, le vainqueur de l’amiral Thomas Graves.

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Avec quelques collègues, nous allions payer l'humiliation subie par les britanniques. Nous ignorions alors que le prix à payer serait aussi terrifiant. Beaucoup n’en revinrent pas tandis que j’aurai préféré mourir que de vivre cet enfer. J’ai passé sept années d’effroi et de souffrance sur les pontons de Plymouth dont la réputation a dû arriver jusqu’à vous.

J’ai tenu poussé par la volonté farouche de revoir ma Marie dont je ne méritais guère l’affection. Je voulais me faire pardonner mon comportement négligent, ma balourdise et surtout mes manières si rudes. Ce fut ma seule raison de vivre, cet espoir absurde de croire qu’elle m’attendrait. J’ignorais alors qu’on me déclarerait mort et perdu à jamais dans le fond de l’Océan.

Puis pour quelle raison, je ne le saurai jamais, je fus évacué de cet infâme ponton pour me retrouver quatre nouvelles années dans une prison à terre, un lieu plus convenable, la Prison du Moulin en compagnie de nombreux américains qui s’étaient dressés contre les britanniques pour obtenir leur indépendance. Enfin, un jour, je fus libéré au terme d’un échange de prisonniers dont j’ignorais tout.

Il y a deux mois j’ai débarqué à Calais, sans ressource ni moyen de faire valoir ma situation auprès des autorités. J’ai travaillé pour survivre et gagner de quoi revenir ici. Me voilà, sans argent, sans femme désormais puisqu’elle est mariée légalement à un autre marin et sans doute incapable de remonter à bord d’un bateau pour tenir mon rôle d’équipier. Vous pourrez colporter la nouvelle, le gars Félix est revenu mais ce n’est plus le même et il a tout perdu. »

Jamais de mémoire de mariniers on l’avait tant entendu parler. Les réactions furent toutes empreintes de sympathie, de compassion et d’un immense malaise. Quel serait le choix de Marie ? Manifestement dans l’arrière cuisine, il s’était passé quelque chose. Personne n’était dupe et nul ne lui aurait jeté la pierre. Voilà bien une situation qui sort de l’ordinaire et un problème qui ne regarde personne d’autre que ces trois là.

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Ce qu’il advint ? Marie qui jusque là n’avait jamais trouvé son content dans cette relation intime qui enflamme tant les esprits avait succombé pour la première fois à ce plaisir secret d’une si merveilleuse intensité. Félix, était un autre homme, bien plus prévenant, plus soucieux de caresses et de tendresse qu’autrefois, lorsqu’il se contentait sans prendre la peine de partager.

La privation, l’humiliation, l’incarcération avaient modifié sa vision de l’existence, en avait fait enfin autre chose que cette force de la nature sans mesure ni empathie. C’est dans la privation de tout qu’il s’était accordé cette introspection dont jamais il ne se serait cru capable. Réfléchir sur la vie, la mort, l’amour, soi-même, un luxe qui n’était pas de mise sur les bateaux. La claustration curieusement lui avait ouvert de nouveaux horizons, avait fait de lui un autre homme qui venait réclamer une nouvelle chance à celle qu’il avait tant négligée.

Au lieu de quoi, il se trouvait face à une nouvelle épreuve. Sa femme était remariée en toute légalité et c’est cette union qui primait sur la précédente. Au moment de trouver enfin la paix, la sérénité et le bonheur, il n’y avait plus droit en dépit de ce miracle qui avait eu lieu entre son épouse et lui dans une arrière cuisine.

Sur la rivière, la nouvelle alla bon train, allant parfois plus vite que le vent pour remonter son cours. C’est ainsi que Gaston eut les oreilles qui sifflaient avant que d’apprendre par la bouche d’un collègue plus honnête que les autres, la raison de tous ces murmures et grimaces à son approche. Il l’en remercia, rien n’est pire que tous ces porteurs de rumeur qui ne vont pas jusqu’au bout de leur perfidie.

Son bateau ne tarda pas à arriver dans le port du milieu du commerce fluvial. Gaston s’était spécialisé dans une liaison Roanne-Orléans pour le transport de l’huile d’olive et du savon de Marseille. Il travaillait pour un grand marchand, était heureux de son sort même s’il devait retourner à Roanne à la force des mollets pour chaque nouveau convoi. Il n’était pas souvent dans ses foyers.

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L’idée de devoir partager son épouse avec son premier mari lui vint tout naturellement. Il n’était pas homme à placer son honneur dans une jalousie de mauvais aloi. Il vivait la vie de patachon des mariniers en goguette, il n’allait pas exiger de Marie ce qu’il n’était pas en mesure de s’appliquer. C’est dans cet état d’esprit qu’il arriva en Orléans, non pour passer un savon à son épouse mais bien pour leur mettre le marché dans les mains.

La rencontre du trio éveilla la curiosité des habitués des potins. Il y avait matière à alimenter les conversations sur les quais et dans les tavernes. Ils en furent pour leurs frais car chacun put constater que les hommes se tapèrent dans la main au lieu de se frapper le nez. Félix se fit embaucher par le marchand qui employait Gaston avec pour mission de couvrir le commerce d’Orléans à Nantes, gage à lui de ne jamais être sur place quand le mari officiel était en escale.

Marie avait deux époux, l’un l’avait éveillé à l’amour, elle se fit un devoir, conjugal ou pas, d’initier Gaston à l’art complexe d’honorer dignement son épouse. Le cabaret à l’initiative de son patron changea de nom d’autant plus que Marie ayant pris goût à ce merveilleux plaisir innocent, se consolait de l’absence de ces deux voyageurs avec le cabaretier, toujours à poste. Tous aimaient boire un verre aux Trois Chambellans. Le cabaret fut oublié mais la rue devint « Rue des Trois Maris » même si la pudibonderie légendaire des Orléanais leur fit ajouter un « e ».

Triplement leur

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Tableaux de Ambroise Louis Garneray

qui a passé 8 années dans les pontons de Plymouth

 

 

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