L'oriflamme nationale

Pensées intimes et néanmoins olympiques

Le Monologue de Freluquet

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« Une fois encore me voilà contraint de parcourir le monde pour représenter à moi seul, ce bon peuple de France qui a eu l'étrange idée de me placer au sommet de l'État. Depuis, à chaque occasion qui se présente à ma si modeste personne, je n'ai de cesse de me répéter pour m'en convaincre : « L'état c'est moi ! ». La puissance de ma conviction est devenue telle qu'au fur et à mesure, je suis parvenu à abolir les citoyens, à ne plus avoir à subir les lazzis, railleries, moqueries, outrages d'une poignée d'énergumènes, toujours prompts à me salir, me traîner dans la boue.

La crise sanitaire aura eu ceci de formidable que j'ai pu me passer d'eux, les repousser si loin des barrières habituelles qu'ils ont totalement disparu de ma vue. Je n'ai même plus à entendre le murmure assourdi de leurs vociférations au-delà d'un filet cordon policier. Ils ont été boutés hors de portée de nuire, enfermés par décret, confinés pour finalement être totalement abolis.

Quel bonheur désormais que ces manifestations à huis-clos où je n'ai qu'à parader devant les caméras sans qu'il faille assourdir sifflets et hués. Voilà la plus belle trouvaille de cette période où je n'ai eu de cesse de morigéner ces lourdauds, de tancer ces imbéciles, d'entraver ces ânes bâtés qui ont pris plaisir à ce traitement.

Je parcours la planète pour remplir ma fonction. Je participe à des cérémonies fastueuses dans lesquelles désormais nous ne permettons plus à la plèbe de participer. Nous sommes entre nous, privilégiés bienheureux, membres d'une oligarchie mondiale qui a compris qu'il était temps de donner le change en permettant à ces vermisseaux de partager nos sorties.

Une cérémonie d'ouverture des Jeux Olympiques sans spectateurs ça vous a de la gueule, je ne vous dis que ça. J'ai senti vibrer en moi cette pulsion extrême, ce sentiment de tutoyer l'Olympe, d'être de la race des élus. Un stade vide ! Il n'est plus formidable écho à ma vanité sans pareille, à mon sentiment de supériorité, à ma grandeur éternelle.

J'étais là, en compagnie de mes semblables même si, je dois l'avouer, nous étions plus de neuf mille à être ainsi, triés sur le volet pour représenter l'humanité tout entière. J'ai personnellement trouvé ce nombre largement excessif. J'estime qu'il n'y a pas à travers la Planète tant de personnes qui sont dignes de ma stature dans l'histoire.

Si on avait sollicité mon avis, j'aurais biffé cette longue liste. Il y avait là des représentants de nations mineures, des pays qui ne comptent pas dans le concert international. Mais il faut éviter de froisser leur susceptibilité, déjà que nous les laissons croupir, eux et leurs misérables peuples, sans vaccin ni traitement. La présence de leurs chefs d'état à mes côtés aura été pour eux, à n'en point douter, une formidable compensation. J'en suis fier !

Je pense que cette idée d'une cérémonie à huis-clos sera retenue en 2024 à Paris. Je serai naturellement de la fête, il ne peut en aller autrement quitte à repousser de trois années les prochaines élections. L'état d'urgence peut, de variants en variants me pousser jusque-là sans prendre le risque de devoir affronter le suffrage universel.

En attendant, je vais continuer à me moquer ouvertement des citoyens. Le Général les avait traités de veaux, il s'est trompé, ce sont des moutons bons à tondre. Imaginez donc que je les ai privés de Fête de la Musique tandis qu'au Palais, j'ai organisé un petit raout avec Jean-Michel Jarre et consort. Une formidable soirée appréciée à sa juste valeur (une animation fort chère au demeurant) par ma chère Brigitte qui ne peut plus tolérer la promiscuité avec les masses laborieuses.

Tout va bien pour nous maintenant que nous avons aboli le peuple. Vive Moi, vive l 'Arrêt Public, vive ma marche héroïque vers le despotisme ! »

Abolitionnement nôtre

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