Saponaire : salutaire et capillaire

Une fleur vedette.

Pas besoin du savon de Marseille ...

 

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Les laveuses en ce temps lointain s'escrimaient à frotter un linge épais et roide, à le battre de toutes leurs forces, à le mélanger de suie pour retrouver sa blancheur d'avant sans qu'il ne se passe rien. Le résultat n'était jamais à la hauteur des efforts consentis ni des engelures récoltées aux doigts. Il y avait de quoi se décourager. Heureusement, les bonnes dames se consolaient en disant du mal de leurs voisins, de leurs maris surtout qui jamais n'auraient mis la main à la pâte.

Suivons les pas de l'une de ces malheureuses La femme a le dos courbé à force de se pencher sur la rivière. Sesl mains sont aussi calleuses que son l'humeur est revêche. Ses vêtements, à force de lavage manquent de souplesse. Pourtant c'est elle qui permit enfin que le linge sale retrouve blancheur et souplesse. La mère Denis, car c'est ainsi qu'on l'appelait sur les bords de la rivière souffrait depuis toujours de terribles crises de goutte ainsi que des rhumatismes qu'un métier au grand air et au bord de l'eau avait considérablement aggravés.

Elle geignait du matin au soir, penchée sur sa selle, le battoir à la main et la langue bien pendue. Elle vivait là un véritable martyre pour quelques sous et si peu de reconnaissance. Elle maudissait la terre entière quand une bonne fée, attirée par tant de lamentations et de récriminations se pencha sur le carrosse de la laveuse qu'il n'était pas question de transformer en citrouille.

Le carrosse ou encore cabasson est ce coffre sur lequel s'agenouille la pénitente. À entendre les plaintes de la mère Denis, la Fée Ménagère comprit qu'elle souffrait amèrement des genoux. Elle voulut lui venir en aide en lui conseillant un remède de grand-mère. Les fées ont ainsi recours aux secrets des plantes sans avoir à user de pouvoirs magiques qu'elles entendent utiliser avec parcimonie. Comment le leur reprocher dans cette époque lointaine faite de superstition et de croyances où toute manifestation suspecte pouvait vous conduire sur le bûcher ?

Ménagère souffla à l'oreille de la mère Denis une recette pour lutter efficacement contre ses maux. Hélas, la laveuse était sourde comme un pot, elle ne profita pas de ce sage conseil. C'est une voisine à l'ouïe fine qui tira partie de la recette. Il était question d'une plante qui se trouve au bord de l'eau : la saponaire. On peut la reconnaître à ses fleurs rose pâle qui se dressent majestueusement en cyme le long d'une tige sans ramification.

Ses racines : des rhizomes longs et noueux sont riches en saponine, un produit qu'il faut manipuler prudemment car il peut être toxique pour le sang. Une bonne décoction soulage les maux. La curieuse profita de l'aubaine pour tirer profit de l'information qui ne lui était pas destinée. Elle fit potion dont elle abusa. Hélas à forte dose, le traitement empoissonne le sang. L'imprudente passa de vie à trépas.

La mère Denis ne comprit pas ce qui était arrivé à sa voisine de lavoir. Elle continua son labeur, pestant toujours autant. Cette fois, la bonne fée qui n'aimait pas se faire tirer l'oreille, revint vers celle qui avait besoin de son aide. Elle avait copié la recette et les précautions d'usage sur une feuille qu'elle glissa discrètement dans son tablier.

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La vieille lavandière n'avait pas eu le temps de fréquenter l'école. Elle ne savait pas plus lire qu'elle pouvait tendre l'oreille. Elle confia ce mystérieux document à une commère qui elle aussi voulut tirer bénéfice personnel de la chose. Tandis qu'elle expliquait à la mère Denis que la racine de saponaire pouvait faciliter son travail grâce à un pouvoir moussant, elle réalisa à son compte la recette de la fée.

Le voleuse, ayant eut vent de la fin tragique de sa collègue, se garda bien de boire la préparation. Comme elle était passée experte dans l'art de chercher des poux dans la tête de tous les habitants du voisinage, elle essaya son produit sur ses cheveux. Ce fut miraculeux, saponaire rimait avec capillaire, la dame en était aussi ravie qu'embellie.

La mère Denis quant à elle, faussement aiguillée sur une autre piste, essaya malgré tout la recette. Elle en fut enchantée, le produit ainsi obtenu était moussant à souhait et d'une redoutable efficacité pour le linge même si, à l'usage, il avait tendance à le jaunir un peu. Elle, plus partageuse que les deux premières, fit part de sa découverte à ses voisines qui en tirèrent profit.

Dans ce petit coin de rivière, les laveuses travaillèrent toujours autant, cette fois, avec un résultat des plus satisfaisants. Il va sans dire que des plus doctes, des plus savants eurent pu leur affirmer que la fée ménagère n'avait pas inventé l'eau chaude, ce qui, hélas demeurera le cas pour cette profession jusqu'à l'usage des bateaux lavoirs puis plus tard, de la révolution que constitua la machine à laver.

N'empêche que durant quelques années, la mère Denis fut une véritable vedette locale dont la renommée dépassa largement les frontières du canton. Elle se mit même au latin, découvrant que saponaire et savon avaient des origines communes. Grande amatrice de Sancerre, c'est elle qui lui trouva une analogie avec sa fleur fétiche en lui attribuant la spécificité de saponique pour peu qu'elle soit cultivée en deçà de la faille.

Seul souci, mais il était de taille, tous les laveuses se faisant mousser, il devint de plus en plus délicat de le rincer. La Mère Denis sur ce point fut particulièrement exigeante et prit l'habitude d'aller rincer son linge en amont de lavoir. Elle fit tant et si bien qu'elle entra dans la postérité grâce à l'habitude qu'elle prit de retrousser ses robes, d'aller au plus profond du ruisseau pour rincer en profondeur draps et vêtements.

Tout ceci évidemment serait resté dans l'oubli si un publicitaire n'était venu déranger la brave dame en pleine action. Les poudres industrielles prirent le relais, la mère Denis n'avait en cette époque, pas son mot à dire pour la préservation de la planète. Elle eut souhaité que la société qui usa à plaisir de son image l'eut envoyée repasser.

Saponiquement sien.

Rendez-vous, ce vendredi 24 septembre à 17 h

pour le seul spectacle du duo Du Val et Démon

sur la scène de l'écluse du canal ...

 

Ne cherchez pas sur le programme du marseillais

et ne comptez pas sur l'animateur pour vous le rappeler !

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