Une journée particulière.

Mes pérégrinations roannaises

La Parole est d'Or

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Aller par les chemins, se laisser porter au gré des rencontres pour découvrir de nouvelles choses ont toujours été un vrai plaisir. En ce mardi en terre du Forez, le bonimenteur a répondu à deux invitations, fort différentes l’une de l’autre. C’est en prenant des risques qu’on parvient à faire entendre une voix qui se moque de suivre la pensée officielle. Un conteur n’a pas à se soucier de plaire ou de flatter, il est poil à gratter, c’est là sa fonction première.

C’est ainsi qu’un animateur radio lui avait donné rendez-vous dans son studio pour un enregistrement. Radio Val de Reins, une de ces antennes qui résistent à la domination des ondes formatées, soupes conformes d’un emballage insipide, lui ouvrait ses portes. Durant près de deux heures, la bande a enregistré une conversation qui aurait horrifié le premier censeur venu. Il faut espérer qu’il en restera la substantifique moelle quand le monteur aura pratiqué la nécessaire cure d’amaigrissement de son propos pléthorique.

Si la forme initiale ne différait guère d’un interview ordinaire, un échange courtois entre un journaliste et son invité, bien vite pourtant l’un des deux se mit à tenir le crachoir, à se jouer de mots, à faire tirade et presque spectacle. C’était amusant de détourner ainsi le fil de la conversation pour tisser une sorte de canevas de conte qui se répand dans toutes les directions. Si la logique du propos y perdait sans doute, l’esprit y trouvait son compte, s’émancipant totalement de tout plan établi. Dommage que ce ne fut pas en direct.

Puis Philippe, le journaliste sortit sa boîte à malices dans laquelle une quarantaine de petits papiers de différentes couleurs contenaient des questions alambiquées, tordues, drôles, surréalistes ou bien étrangement illogiques. L’invité devait y répondre ou bien passer, un principe somme toute assez courant et qui allait tourner à un spectacle improvisé durant lequel plus rien n’était maîtrisé par qui que ce soit des deux protagonistes. Les souris se mirent à danser en chien de fusil tandis que les seconds couteaux s’offraient une Rolex !

Le parleur s’amusait des syllogismes même des questions, de leur absurdité, de leur composition en abysse pour dérouler une pensée toute aussi absurde qu’irrévérencieuse. Les réponses fusaient, se moquant de toute retenue, pour dérouler un tapis rouge à la langue française, à ses facéties, ses contre-sens, ses double-sens, ses métaphores. Ce fut un moment délicieux pour les deux interlocuteurs. Le bonimenteur n’étant jamais aussi à l’aise que lorsqu’il s’agit de pérorer pour ne rien dire.

Que restera-t-il de ce moment ? Il convient d’ accepter la suite, avec autant de curiosité que d’inquiétude. L’invité ayant souvent dépassé la ligne du politiquement convenable, prolongeant les saillies habituelles du pamphlétaire jusqu’à l’excès, il sortait de cet enregistrement particulièrement remonté, chargé d’une énergie folle.

La suite le ramena bien vite dans la triste réalité. On lui avait suggéré de venir bénévolement conter dans un Ehpad. Il arrivait ainsi sans que l’on le connaisse. Il convient de remercier pour cela l’animatrice Dolorès qui prenait un grand risque. Dans le même temps, des bénévoles venaient avec des chiens pour apporter un peu de chaleur animale à des personnes très âgées, privées le plus souvent depuis fort longtemps d’un animal de compagnie.

Est-ce les chiens qui firent diversion, ou bien le personnel qui continuait son travail sans se soucier du conteur à moins que ce ne soit encore les proches des pensionnaires qui n’avaient que faire de l’écouter ? Toujours est-il qu’il ne fut pas aisé pour lui de se faire entendre. Dans ce brouhaha incertain, il trouvait, heureusement, de ci de là quelques oreilles attentives. Fallait-il arrêter ou bien offrir à ceux qu’il avait touchés, ce plaisir d’écouter des histoires qui leur était implicitement refusé par le contexte ?

Il continua, feignant de ne point remarquer l’indifférence du plus grand nombre, parvenant à gagner pourtant d’autres auditeurs au fur et à mesure de la prestation désespérée. Il n’avait sans doute pas réussi pleinement mais l’essentiel était ailleurs, il avait réveillé quelques regards qui avant son intervention étaient désespérément vides.

C’est alors qu’il comprit que ceux qui avaient fait véritablement obstruction étaient les membres du personnel, à l’exception naturellement de l'animatrice. Ils avaient agi comme si de rien n’était, ne se souciant ni de perturber ni même d’interférer durant un récit. C’est à la toute fin qu’il entendit une soignante lui dire : « Nous ne sommes pas des vieux pour qu’on nous raconte des histoires ! »

C’est bien ça le problème. Désormais, il y aurait donc des âges pour entendre des histoires. Il plaignit cette femme et s’en retourna ravi d’être passé outre de telles conceptions aberrantes. Les contes peuvent toucher tout le monde, à la radio, dans une MAS, dans une école ou dans un Ehpad, il suffit seulement d’avoir conservé son âme d’enfant, ce qui n’est hélas pas le cas de tout le monde !

Conteusement vôtre.

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