Quand la Chanson se souvient de la Shoah

Un Concert et bien plus encore …

De Loges Production

Crédit Photo : Guillaume Sylvain Crédit Photo : Guillaume Sylvain

Il y a parfois des moments de grâce, des propositions scéniques qui vous laissent totalement chamboulés, admiratifs, transformés même. Vous veniez assister à un spectacle, passer un bon moment tout en sachant que des artistes y abordaient un sujet grave, ce qui est bien sûr la fonction de la culture et vous vous retrouvez dans un ailleurs, une autre définition de la production et de l’art. Vous n’en êtes pas choqués, bien au contraire, vous vous félicitez d’avoir eu la curiosité tout autant que le désir d’affronter un sujet douloureux, s’il en est, tout en y prenant un plaisir rare provoquant en vous enthousiasme, admiration et gratitude.

Mais que peut-il bien se cacher derrière ce titre qui, à n’en point douter fera fuir la grand public, celui qui se délecte des inepties de la télévision, des facéties oiseuses des comiques de pacotille, des tours de chansonnettes sans texte ? Un moment rare qui relève à la fois du tour de chant et de la leçon d’histoire. J’en vois déjà qui tournent les talons, se disent quelle horreur, voilà un programme pédagogique pour la tournée des lycées !

Ils auraient pourtant bien tort de penser ainsi et c’est sans doute qu’ils n’ont jamais eu dans leur scolarité ce moment d’extase, quand un professeur inspiré, prenant la parole, ne la lâchait plus durant une heure, pour raconter un pan de l’Histoire avec une telle passion que tous les élèves restaient silencieux. L’heure passait ainsi sans que quiconque ne prenne la moindre note et pourtant, tout le monde avait retenu le cours et s’en souviendrait longtemps encore et pour certains à jamais.

C’est ce qui se passe ici. La magie opère, le public reste en éveil et écoute avec ferveur les explications qui précèdent chaque chanson. Ce n’est ni ennuyeux, ni pédant, ni même trop didactique. Il y a d’abord ce numéro de duettiste des chanteurs, alternant les explications, jouant de la citation et de l’explication, précisant le contexte afin de mieux nous laisser écouter la chanson qui va suivre.

Quand la Chanson se souvient de la Shoah - "Nuit et brouillard" © LOGES production

Puis naturellement, il y a place alors à la magie de la mélodie et des paroles. Vous vous retrouvez submergés par l’émotion. C’est magnifiquement interprété, Valérian Renault une fois encore démontre toute l’étendue de sa palette vocale, de sa puissance évocatrice tandis que Lila Tamazit vous emporte avec une énergie rare jamais dénuée de sensibilité. Bien sûr leurs compères musiciens se mettent au diapason : Fred Ferrand comme à son habitude donne une âme à son accordéon et Eric Amrofel nous démontre sensibilité au piano et virtuosité à la guitare sèche.

Ce spectacle incroyable a été monté à l’initiative de Hélène Mouchard Zay, la fille du grand ministre du front populaire et la responsable du Cercil. Elle avance seule sur scène, explique le contexte historique en un magnifique texte qui fait partie intégrante de la représentation. Son propos liminaire est non seulement brillant d’intelligence mais tout aussi nécessaire pour comprendre à quel point le retour des survivants se déroula dans une indifférence terrifiante.

La chanson ne fit que suivre le mouvement de l’opinion publique, de la volonté politique également d’effacer une ardoise trop lourde à assumer dans une France qui ne pensait qu’à se reconstruire en faisant fi des taches immenses qui ont enlaidi cette période douloureuse. Bien peu se hasardèrent à écrire alors sur ce qui ne pouvait se dire et encore moins se chanter.

Quand la Chanson se souvient de la Shoah - "Rue des rosiers" © LOGES production

La censure veillait, il ne fallait pas déprimer la population en lui évoquant ce passé terrifiant. Les rares chansons furent boudées, interdites d’antenne, condamnées presque à l'anonymat. Ce furent la plupart du temps des enfants survivants, ceux qui portèrent la marque d’infamie imposée par Vichy qui tentèrent d’évoquer le sujet, comme seule la chanson sait le faire, insidieusement, avec poésie, sans paraître en parler par petites touches discrètes.

Tout naturellement la chanson qui ouvre le spectacle est « Nuit et Brouillard ! » Tout est dit dans ce texte extraordinaire de la nécessité de raconter, de mettre en mots l'indicible pour que les enfants sachent. Les autres morceaux seront tous de cette facture. Le sujet n’est jamais abordé explicitement, il faut parfois disposer des clefs pour saisir sa portée symbolique.

La déportation, l'extermination, la mémoire, l’enfance, le retour de la bête immonde, les profanations sont ensuite autant de thèmes qui font de ce tour de chant un véritable plaidoyer pour la tolérance, une leçon d’histoire exceptionnelle et plus encore un acte de foi et d’espérance. La menace extrémiste, le sort réservé aux étrangers, l’antisémitisme galopant, la puissance de la désinformation sont des dangers qui obèrent gravement l’espoir en une société débarrassée à jamais de ces sinistres remugles.

Faire venir ce spectacle est une nécessité dans le contexte actuel, c’est encore une formidable manière de proposer ce thème aux élèves tout autant que d’ouvrir un Grand débat national bien loin des pirouettes indignes de ceux qui nous gouvernent. Attention, la bête est revenue et pour véritablement la repousser « Quand la Chanson se souvient de la Shoah » est non seulement un spectacle émouvant, plaisant, enthousiasmant mais c’est encore une source d’énergie pour affronter les monstres qui sont de nouveau disposés à fondre sur le pays.

Mémoriellement leur.

Quand la Chanson se souvient de la Shoah - "Mon enfance" © LOGES production

 

 

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