Une Veste dans la rivière.

Avant la fin des temps …

Quai Wilson de Nantes ...

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Un jour, quai Wilson à Nantes, des badauds flânant bien innocemment découvrirent, flottant sur les flots tumultueux d’une Loire déchaînée, une veste allant au gré de l’agitation du clapot. Ce signe est souvent annonciateur d’un drame. Les promeneurs voulurent en savoir plus, s’enquirent d’un objet quelconque permettant de ramener à la berge cette épave lourde de menaces.

Un pêcheur vaquait non loin de là, il leur tendit la perche sous la forme d’une épuisette en bambou au long manche, munie de plusieurs emboîtures. Les quais en cet emplacement sont fort haut perchés tandis que la rivière va et vient au gré des marais, se trouvant parfois proches et s’en éloignant à d’autres moments. Grâce à ce joli coup de filet, la veste vide fut ramenée à terre, permettant ainsi son examen attentif.

La première chose qui surprit nos curieux, fut l’étrange et acre odeur qui s’en dégageait. En dépit d’un séjour sans doute prolongé dans les eaux agitées de la place, un curieux parfum s'exhalait du tissu, des effluves qui piquaient encore les yeux et en faisaient surgir les larmes. Pour nos amis, peu habitués aux essences toxiques, le mystère s’épaississait.

La fouille du vêtement ne donna aucun indice sérieux. Quoique de bonne coupe, la veste ne venait pas d’un tailleur sur mesure. Nul parchemin à l’intérieur ni même de sauf conduit, permettant d’identifier son dernier usager. Rien non plus sur le revers, ni signe distinctif ni ce petit symbole rouge qui désigne le plus souvent les canailles. Sur le quai, c’était la plus grande expectative.

Fort heureusement, la troupe Royale de Luxe, installée sur quai du cordon bleu avait eu besoin de Merlin, notre enchanteur des rives, afin de créer de nouveaux géants. Pour le mage, ce petit service était de nature à le changer de l’ordinaire, il avait répondu avec enthousiasme à l’invite de la célèbre troupe théâtrale. C’est en passant près de l’attroupement qu’il fut hélé par un quidam l’ayant reconnu.

Toujours prompt à rendre service pourvu qu’il fût dans ses compétences, le magicien débonnaire s’approcha de l’endroit qui réunissait désormais une assemblée de curieux aux yeux rougis. Il fallut lui faire comprendre ce qu’on attendait de lui, le vieux bonhomme n’entendait rien à la langue franque. Mais à Nantes, il se trouve encore des polyglottes et parmi ceux-ci, un locuteur en breton se présenta. C’est lui qui servit de truchement à ce personnage surgi de la nuit des temps.

Après de longues palabres, Merlin sembla comprendre enfin ce qu’on attendait de lui. Le vieil homme n’avait certes pas tous les codes pour se mettre à la place de ces gens résolument différents de ceux qu’il côtoyait habituellement à Brocéliande. Mais qu’importe, s’il pouvait les satisfaire, il le ferait de bon cœur.

Après des incantations dans un dialecte inconnu de tous y compris le bretonnant, il jeta à la rivière des poudres qu’il avait rangées dans une bourse. Il prit son bâton noueux et aussitôt, le levant haut dans le ciel, un bouillonnement puissant se fit sur l’onde. Des vapeurs en jaillirent tandis qu’à la stupéfaction générale, une scène put être observée par tous, comme lors d’une projection illusionniste comme on dit au Québec, spectacle connu naturellement en France sous un terme anglophone.

Les spectateurs se penchèrent pour assister à la scène. Ils virent des hordes de gens casqués, bottés, remontant la Loire sur des embarcations. Ils semaient la terreur dès qu’ils mettaient pied à terre, se montrant impitoyables avec ceux qui se dressaient sur leur passage. Ils obéissaient aveuglement à leurs chefs, ne faisaient aucun quartier, semant l’effroi, la mort et la stupeur. Dans la foule pourtant une voix se fit entendre : « Non, Merlin vous faites erreur, ce ne sont pas les Vikings qui sont ici en cause même si, je dois l’avouer, il y a de nombreuses similitudes dans leur comportement ! »

Merlin se gratta la tête. Pour une fois, il n’avait pas su donner satisfaction du premier coup. L’homme avait plus d’une potion dans ses bagages. Il en tira une nouvelle, fit d’autres prières, de nouveaux gestes avec son bâton magique avant que de jeter le nouvelle poudre dans les cieux. Cette fois, c’est un nuage qui servit d’écran à la nouvelle projection proposée par Merlin.

La scène était plus violente encore. Des hommes et des femmes, des enfants aussi étaient enfermés dans des bateaux sur la Loire. Un homme important sans doute, en habit couvert de cocardes tricolores, donnait des ordres à d’autres qui les suivaient scrupuleusement. L’homme est ainsi fait qu’il se contente d’obéir pour justifier les pires ignominies. Les malheureux, entassés et enfermés dans les cabines, allaient périr noyés car le monstre ordonnait qu’on coule les embarcations.

Des spectateurs horrifiés s’indignèrent des images que Merlin leur présentait là, sans la moindre mise en garde. D’autres tout au contraire, applaudissaient à tout rompre, incapables qu’ils étaient désormais de distinguer la fiction du réel. La mage, à vrai dire ne comprenait rien à ces réactions contradictoires tandis qu’un érudit, perdu dans l’assistance déclara mystérieusement : « Le père la Castagne est encore un apprenti par rapport à l’infâme Carrier. Mais ne désespérons pas, la canaille est sur la bonne voie ! »

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Cette fois, sur le quai, à part ce féru d’histoire, plus personne ne comprenait rien tandis que Merlin lui-même y perdait le peu de latin qu’il avait glané tout du long de sa longue carrière. Pourtant, on attendait de lui qu’il tire cette affaire au clair, à qui appartenait la veste et y avait-il moyen de retrouver celui qui la portait avant de se trouver jeté à l’eau. Il se concentra, usa de tous ses pouvoirs, fit appel à Morgane et à Mélusine. Rien n’y fit hélas.

Le temps était révolu des contes et des légendes. L’époque n’était plus aux mages, aux chevaliers, aux bonnes fées et aux vilaines sorcières qui laissaient toujours une faille dans leur sortilège. C’était un mauvais génie qui avait pris le pouvoir, un illusionniste plus puissant et pervers que ceux qu’il avait jusque-là croisés sur son chemin.

Merlin s’avoua vaincu. Il avait trouvé son maître, un envoyé de Satan avait pris le contrôle du Royaume. Il s’en alla le chapeau bas et la mine déconfite. Lui aussi pleurait, l’époque n’était plus aux rêves, aux songes et aux croyances enfantines. Les forces du mal s’étaient emparées de la Planète, la mettaient sous leur coupe, condamnaient sa survie à brève échéance.

Cette Veste sur les flots n’était que le signe avant-coureur du grand cataclysme : la montée des eaux, le terrible bouleversement climatique, les ouragans, les raz de marée, le déluge sans doute. Il l’avait compris et ne voulut par dévoiler la vérité. Les Géants de Nantes préfiguraient joyeusement le terrible épilogue de la vie sur Terre.

La Veste était l’anagramme de celui qui avait péri, le premier d’une longue liste, l'annonciateur de la fin des temps. Merlin préféra prendre la poudre d’escampette, il était trop tard pour ouvrir les yeux à ceux qui les gardaient fermés. Quant à ceux qui voulaient les ouvrir, le pouvoir, leur envoyait des gaz lacrymogènes pour qu’ils rejoignent la troupe des moutons. Oui décidément Merlin n’avait plus sa place dans cet univers où les miracles n’auraient plus jamais lieu.

Apocalyptiquement leur.

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