Portrait en creux

Un crypto-influenceur parmi tant d’autres.

Un caillou dans nos chaussures

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Autour de chaque grande institution gravite ce genre de personnage, un homme le plus souvent, capable de naviguer en eaux troubles et qui curieusement se voit ouvrir tout grand portes et ventaux, alcôves et cabinets. C’est un crypto-influenceur, un individu qui joue avec talent de son pouvoir de séduction pour obtenir avantages et privilèges grâce à un art consommé de la flatterie. Naturellement, il dispose sans doute d’autres arguments : sonnants au demeurant, même s’il convient de rester discret sur ce sujet.

Il est la plupart du temps aimable, propre sur lui et capable de se faire bien voir sur tout l’échiquier politique. Il a l’adresse de faire croire qu’il soutient les uns tout comme les autres, se gardant bien de véritablement choisir son camp. Il ne faut pas croire qu’il tournera sa veste pour un oui ou pour un non. Tout son art est d’attendre que le vent vire pour indiquer son sens. En cela, c’est une remarquable girouette à effet différé.

Il sait infiltrer toutes les composantes du tissu social. De l’évêché avec lequel il entretient de bonnes relations jusqu’à la presse entièrement vouée à chanter ses louanges, des institutions locales qui lui mangent dans la main aux corps constitués qui se pâment devant lui, du tissu économique qu’il a noyauté jusqu’aux associations qu’il parvient à museler. Il est partout avec une habileté remarquable.

Son art il le doit sans doute à un charme enjôleur, une manière bien à lui de caresser dans le sens du poil tous ceux qui peuvent servir ses desseins et plus encore, les plus hauts responsables de la place. Obséquieux en diable, il séduit jusqu’à ce que cesse son intérêt pour la personne tombée dans ses rets. Alors, impitoyablement, il l’écarte de son réseau, la prive de toute possibilité de faire entendre sa voix. Il est écouté surtout quand il pourfend un concurrent ; c’est le conseilleur des puissants qui ne voient et ne pensent que par lui.

Malheur donc à ceux qui sortent de sa cour. Il les condamne au silence, les fait passer pour des méchants, des jaloux, des mauvais. Il a l’art de convaincre ceux qui sont incapables de juger leurs inférieurs, ces hauts personnages infatués qui, aveuglés dans leur tour d’ivoire, ne prennent en compte la réalité que par le prisme biaisé de ce personnage douteux.

C’est ainsi que plus il est attaqué par les relégués de son entourage plus il passe pour un saint homme auprès de l’élite locale. Lui, ne dit jamais de mal, il se complaît dans un consensus de bon aloi. En bon valet, il se courbe, fait de belles grimaces et parait étonné que des manants, des gueux, des vilains puissent médire de lui. Les puissants le plaignent, se prennent d’affection et d’amitié pour un personnage injustement vilipendé par les infréquentables et les indésirables. Jamais les têtes couronnées n’essaient de démêler le vrai du faux, seules les mimiques complaisantes du bouffon les rassurent.

Le plus délicat quand on tient ce rôle est de durer. C’est même du grand art et notre homme s’y entend. Il faut avouer que le plus souvent, ce genre d’individu est né dans le microcosme, y a grandi, partage des secrets avec les décideurs. Il dispose sans doute de quelques dossiers secrets qu’il gère à merveille pour faire prospérer ses affaires. Le bien général ne sera jamais son moteur, c’est d’abord à lui qu’il pense sous couvert de bonnes intentions trompeuses.

Tant de simagrées sont d’un excellent rapport. Il bénéficie d’avantages indus, de privilèges honteux, de passe-droits et de coupe-files. Il participe aux voyages officiels, fréquente les salons privés, fait partie des intimes, des puissants locaux. Rien n’est jamais trop bon pour lui. Il se joue avec virtuosité des failles d’un système qui, au final, ne fait que le servir. Si la colère gronde parmi les observateurs objectifs de la mascarade, le crypto-influenceur n’en a cure. Il tient tous les décideurs dans sa pogne.

Un tel portrait est d’ailleurs de nature à le conforter. Il se placera en victime, feignant de ne pas comprendre les allusions et les sous-entendus. Il est tellement au-dessus de la mêlée qu’il marche sur un océan de béatitude. Ce n’est pas un petit caillou dans l’eau qui ternira son aura. Il est incontournable, indéboulonnable, inattaquable tant il est assuré du soutien aveugle de toute la caste en responsabilité.

Ne pensez pas que ce portrait est une fiction. Chacun peut trouver dans sa propre cité ce type de phénomène, un olibrius de cette trempe. C’est le corollaire détestable d’une démocratie sans garde-fou. Les courtisans évoluent dans ce marigot avec une incroyable aisance. Ils sont si nombreux que jamais nous ne parviendrons à laver les écuries d’Augias.

Lobbyisment sien.

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