Conversation avec un poisson rouge.

En toute liberté.

Front de libération des carassins dorés

 

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Tout a commencé d’une bien banale manière. J’écrivais comme bien souvent, penché sur mon clavier, regardant à peine l’écran quand, sans doute en quête d’un mot qui se dérobe, je levai la tête, les yeux dans le vague. C’est alors que je le vis, juste devant moi, qui me fixait avec une étrange intensité …

Un poisson rouge, prisonnier de son bocal s’enquérait alors de ce que pouvait faire cet étrange individu qui, il me le confia plus tard, avait l’habitude de se noyer dans un verre d’eau. Manifestement, l’animal voulait établir une communication avec celui en qui il avait vu un possible truchement, un porte-parole de son espèce.

Pourquoi moi ? Les raisons de son choix, il me les livra plus tard, ne sont guère à mon honneur. Il avait compris qu’un homme qui tourne si consciencieusement en rond ne pouvait que comprendre sa cause et adhérer à son combat. Je ne m’en offusquai pas d’autant que j’aime à nager entre deux eaux. Je me sentis en affinité avec mon nouvel ami.

Après un long échange de regard, je vis le poisson rouge se mettre de profil, me présentant alors sa face gauche. J’eus clairement le sentiment qu’il clignait de l’œil, tentant vraisemblablement de me signifier quelque chose par un code, mystérieux pour moi. Ce premier contact fut infructueux, je n’avais pas les clefs pour le comprendre.

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Ce n’est que quelque temps plus tard, après avoir lu le livre Le scaphandre et le papillon de Dominique Bauby que je compris que le poisson m’envoyait des messages en morse. L’apprentissage fut laborieux, j’ai grand peine à aborder un autre langage. Mais finalement, entre mon nouvel ami et moi, le courant passa.

Je suis contraint de vous avouer que nos premiers échanges ne furent que des banalités. Le poisson rouge ne diffère en rien des autres espèces, tout emprisonné qu’il est, il voulait s’enquérir du temps qu’il fait. N’étant pas expert dans l’art de parler de la pluie et du beau temps, je le laissai vite sur sa faim de dialogue. Il me battit froid quelques jours avant que de reprendre le fil de notre conversation.

C’est ainsi qu’il alla droit au but, sans plus tourner en rond lui aussi. Sa demande ressemblait à un caprice à moins que ce ne fut un fantasme : « Je veux passer au verre ! » Je m’y repris à plusieurs fois avant que de saisir le sens de cette revendication. Dans un premier temps et sans doute influencé par mon passé de dyslexique et la couleur de ses écailles, je crus à la faute d’orthographe. Le poisson finit par saisir les raisons de ma méprise et précisa que lui avait une parfaite maîtrise de l’orthographe, science qui convient tout particulièrement à ceux de son espèce.

Je devais exhausser son vœu, lui trouver un verre digne de lui, afin qu’il n’y fût pas trop à l’étroit. C’est un ami charentais, natif précisément de Cognac qui me fournit l’objet ad-hoc, un verre de dégustation de fort beau diamètre. Mon poisson en fut enchanté. C’est dans ce nouveau contenant qu’il devint parfaitement immobile, entrant dans une phase de méditation intense à moins qu’il ne voulût se faire ermite dans sa caverne, le verre étant son tonneau.

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C’est au bout d’un long processus durant lequel il avait totalement coupé les ponts, me présentant même son autre face qu’il se passa enfin quelque chose. Le poisson vira de bord pour à nouveau discuter avec moi. Ce n’est d’ailleurs pas le verbe qui convient. Il venait clairement de passer dans le champ de l’injonction. Le poisson rouge me donnait des ordres. J’en restai muet comme une carpe.

Il exigea de moi que je me fasse le porte-parole de sa lutte. Il avait ouïe dire que j’avais contribué à la lutte de libération des nains de jardin par l’entremise d’un conte : Laissez venir à moi les plus petits de nos jardins, issus de la légende de Saint Hérie de Matas. C’est ainsi que je devins la voix des poissons rouges.

Mon poisson finit par disparaître. Sa longue période de méditation l’avait conduit à acquérir des dons prodigieux. Il mit son verre en mouvement et c’est à cloche-pied qu’en quelques bonds, il alla se jeter dans l’Antenne, cette charmante rivière affluent de la Charente. C’est de là qu’il entendait mener sa guérilla contre les aquariums de toutes formes et de toutes tailles.

Le poisson rouge aspire à la liberté. Mon ami me prie d’en avertir les enfants afin qu’ils libèrent tous ses congénères et les déposent délicatement dans la rivière. Je ne vais que répondre à sa requête. « Les enfants, n’ouvrez plus la cage aux oiseaux, la grippe aviaire pourrait une nouvelle fois sévir. Pour mener une belle action sans aucun risque, versez le contenu du bocal dans la rivière, vous lui apporterez un peu d’eau tout en libérant un pauvre prisonnier ! »

J’ai rempli ma mission et vidé mon bocal. Pour l’inspiration, il me faudra trouver autre chose. J’ai sous les yeux une boule de cristal, elle risque parfaitement convenir d’autant mieux du reste que l’avenir est diablement incertain.

Librement sien.

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