Une mémoire à ne pas retrancher.

En direct de ma SegpaRavivons toutes les flammes. Le onze Novembre devrait être désormais le jour de la commémoration de tous les morts au combat car tel fut le bon vouloir du président Sarkozy. Son successeur lui a emboîté le pas tel un bon petit soldat qui ne réfléchit guère. Voilà bien une manière très politicienne de noyer le poisson (poison tout autant) et de mêler en une même célébration ceux qui n'ont rien demandé à ceux qui ont choisi le métier des armes.
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En direct de ma Segpa

Ravivons toutes les flammes.

 

Le onze Novembre devrait être désormais le jour de la commémoration de tous les morts au combat car tel fut le bon vouloir du président Sarkozy. Son successeur lui a emboîté le pas tel un bon petit soldat qui ne réfléchit guère. Voilà bien une manière très politicienne de noyer le poisson (poison tout autant) et de mêler en une même célébration ceux qui n'ont rien demandé à ceux qui ont choisi le métier des armes.

 

Trouvant la potion bien amère, j'ai décidé de faire honneur à ceux qui sont tombés durant ce carnage monstrueux, cette guerre de l'absurdité et de la folie des chefs. J'ai ainsi, sans attendre la directive de mes supérieurs, consacré une semaine de classe à nos poilus en permettant à mes élèves de découvrir quelques lettres de ces pauvres sacrifiés aux délires des puissants.

 


 Vous devez bien vous imaginer que mon choix porta vers les bannis, les proscrits, les oubliés de la médaille et de la gloire. Ceux-là ne doivent pas compter sur nos amateurs de défilés et de discours creux pour retrouver cette dignité qu'on leur a alors refusée. Ils sont aussi les plus humains de cette aventure, ceux qui ont eu peur, qui ont eu froid, qui ont refusé cette pure abjection. C'est à mon sens le devoir de mémoire de l'école de leur restituer cet honneur qui leur fut dérobé !

 

Ils s'appellent Charles, Eugène ou Henri. Ils ne sont pas arrivés au bout de cette horreur. Ils ont laissé une femme et des enfants qu'ils ne virent jamais grandir. Ils savaient qu'ils allaient mourir et c'est leur dernière lettre qu'ils nous offrirent comme un message d'amour et de raison. Le premier est mort faute de soins appropriés ; s'il est facile d'envoyer des hommes au feu, il est bien plus compliqué de panser les plaies de ce déluge de feu. Le second et le troisième furent fusillés comme s'il fallait ajouter cela à la longue litanie des souffrances et des deuils.

 


 Ils sont les oubliés des commémorations, des monuments aux morts et des remises de médaille. Ils sont pourtant la seule part d'humanité dans cette ronde macabre. Ils ont réagi en humains et non en robots lobotomisés. Ils se sont dressés contre la plus effroyable boucherie militaire ou ont fui une réalité insupportable.

 


 Jamais ils ne seront réhabilités. Un seul soldat a bénéficié de cette grâce posthume à l'occasion des grimaces officielles. Un parmi tant d'autres, une manière encore de diviser et distinguer les individus bien après leur  trépas. C'est la seule manière que connaissent les hommes de pouvoir pour rester en place ; jouer de l'injustice et de l'inégalité.

 


 Alors, le temps d'un travail scolaire, les sacrifiés ont retrouvé dignité et vie, respect et vie. Ils furent les compagnons de mes élèves, des arrières-grands-pères qu'ils auraient pu avoir et qui leur ont confié un message de paix. Jamais je n'ai vu mes élèves aussi attentifs et sérieux. Ils ont compris le message de ces hommes, un message qui mettra hors d'eux les va-t-en-guerre, les adorateurs du drapeau, les fous de l'ordre et de la discipline de fer.

 


 Ce fut une belle semaine, un travail précieux qui a fait grandir mes élèves. Ils ont écrit, lu, cherché des documents, regardé et commenté des images du front, compris qu'elles étaient factices et que rien ne pouvait restituer la monstrueuse réalité qu'ont connue ces pauvres soldats. Ils ont travaillé à deux pour ne pas être seul avec cette angoisse et ce frisson. Ils ont bien plus appris qu'en suivant les récits glorieux des héros magnifiques.

 

Je laisse une fois encore nos responsables à leurs manières déplacées. Les morts de la grande guerre, les sacrifiés, les fusillés, les disparus, les volatilisés, les escamotés, les gazés, les ensevelis, les éviscérés, les décervelés, les mutilés, les abandonnés ne seront jamais des soldats morts pour la France, des héros tombés au combat. Ils sont une génération sacrifiée, un long cortège de souffrance et de douleur, de peur et d'angoisse, de folie et de lâcheté. Mêler leur souvenir aux soldats de carrière est une nouvelle occasion de nier leur mémoire. J'ai essayé modestement de raviver ces petites flammes qu'on a voulu éteindre.

 

Respectueusement leur.

 

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Verdun,

Le 18 mars 1916,

 

Ma chérie,

 

Je t'écris pour te dire que je ne reviendrai pas de la guerre. S'il te plaît, ne pleure pas, sois forte. Le dernier assaut m'a coûté mon pied gauche et ma blessure s'est infectée. Les médecins disent qu'il ne me reste que quelques jours à vivre. Quand cette lettre te parviendra, je serai peut-être déjà mort. Je vais te raconter comment j'ai été blessé.

Il y a trois jours, nos généraux nous ont ordonné d'attaquer. Ce fut une boucherie absolument inutile. Au début, nous étions vingt mille. Après avoir passé les barbelés, nous n'étions plus que quinze mille environ. C'est à ce moment-là que je fus touché. Un obus tomba pas très loin de moi et un morceau m'arracha le pied gauche. Je perdis connaissance et je ne me réveillai qu'un jour plus tard, dans une tente d'infirmerie. Plus tard, j'appris que parmi les vingt mille soldats qui étaient partis à l'assaut, seuls cinq mille avaient pu survivre grâce à un repli demandé par le Général Pétain.

Dans ta dernière lettre, tu m'as dit que tu étais enceinte depuis ma permission d'il y a deux mois. Quand notre enfant naîtra, tu lui diras que son père est mort en héros pour la France. Et surtout, fais en sorte à ce qu'il n'aille jamais dans l'armée pour qu'il ne meure pas bêtement comme moi.

Je t'aime, j'espère qu'on se reverra dans un autre monde, je te remercie pour tous les merveilleux moments que tu m'as fait passer, je t'aimerai toujours.

 

Adieu

 

Soldat Charles Guinant

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Lettre d'Henri Floch fusillé pour l'exemple à Vingré.

Le caporal Henri Floch était greffier de la justice de paix à Breteuil.

 

Ma bien chère Lucie,

Quand cette lettre te parviendra, je serai mort fusillé.

Voici pourquoi : Le 27 novembre, vers 5 heures du soir, après un violent bombardement de deux heures, dans une tranchée de première ligne, et alors que nous finissions la soupe, des Allemands se sont amenés dans la tranchée, m'ont fait prisonnier avec deux autres camarades. J'ai profité d'un moment de bousculade pour m'échapper des mains des Allemands. J'ai suivi mes camarades, et ensuite, j'ai été accusé d'abandon de poste en présence de l'ennemi.

Nous sommes passés vingt-quatre hier soir au Conseil de Guerre. Six ont été condamnés à mort dont moi. Je ne suis pas plus coupable que les autres, mais il faut un exemple. Mon portefeuille te parviendra et ce qu'il y a dedans.

Je te fais mes derniers adieux à la hâte, les larmes aux yeux, l'âme en peine. Je te demande à genoux humblement pardon pour toute la peine que je vais te causer et l'embarras dans lequel je vais te mettre...

Ma petite Lucie, encore une fois, pardon.

Je vais me confesser à l'instant, et j'espère te revoir dans un monde meilleur. Je meurs innocent du crime d'abandon de poste qui m'est reproché. Si au lieu de m'échapper des Allemands, j'étais resté prisonnier, j'aurais encore la vie sauve. C'est la fatalité

Ma dernière pensée, à toi, jusqu'au bout. Henri Floch

 

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Le 30 mai 1917



 Léonie chérie,


J’ai confié cette dernière lettre à des mains amies en espérant qu’elle t’arrive un jour afin que tu saches la vérité et parce que je veux aujourd’hui témoigner de l’horreur de cette guerre.

Quand nous sommes arrivés ici, la plaine était magnifique. Aujourd’hui, les rives de l’Aisne ressemblent au pays de la mort. La terre est bouleversée, brûlée. Le paysage n’est plus que champ de ruines. Nous sommes dans les tranchées de première ligne. En plus des balles, des bombes, des barbelés, c’est la guerre des mines avec la perspective de sauter à tout moment. Nous sommes sales, nos frusques sont en lambeaux. Nous pataugeons dans la boue, une boue de glaise, épaisse, collante dont il est impossible de se débarrasser. Les tranchées s’écroulent sous les obus et mettent à jour des corps, des ossements et des crânes, l’odeur est pestilentielle. 
Tout manque : l’eau, les latrines, la soupe. Nous sommes mal ravitaillés, la galetouse est bien vide ! Un seul repas de nuit et qui arrive froid à cause de la longueur des boyaux à parcourir. Nous n’avons même plus de sèches pour nous réconforter parfois encore un peu de jus et une rasade de casse-pattes pour nous réchauffer.
Nous partons au combat l’épingle à chapeau au fusil. Il est difficile de se mouvoir, coiffés d’un casque en tôle d’acier lourd et incommode mais qui protège des ricochets et encombrés de tout l’attirail contre les gaz asphyxiants. Nous avons participé à des offensives à outrance qui ont toutes échoué sur des montagnes de cadavres. Ces incessants combats nous ont laissé exténués et désespérés. Les malheureux estropiés que le monde va regarder d’un air dédaigneux à leur retour, auront-ils seulement droit à la petite croix de guerre pour les dédommager d’un bras, d’une jambe en moins ? Cette guerre nous apparaît à tous comme une infâme et inutile boucherie. 
Le 16 avril, le général Nivelle a lancé une nouvelle attaque au Chemin des Dames. Ce fut un échec, un désastre ! Partout des morts ! Lorsque j’avançais les sentiments n’existaient plus, la peur, l’amour, plus rien n’avait de sens. Il importait juste d’aller de l’avant, de courir, de tirer et partout les soldats tombaient en hurlant de douleur. Les pentes d’accès boisées, étaient rudes .Perdu dans le brouillard, le fusil à l’épaule j’errais, la sueur dégoulinant dans mon dos. Le champ de bataille me donnait la nausée. Un vrai charnier s’étendait à mes pieds. J’ai descendu la butte en enjambant les corps désarticulés, une haine terrible s’emparant de moi.
Cet assaut a semé le trouble chez tous les poilus et forcé notre désillusion. Depuis, on ne supporte plus les sacrifices inutiles, les mensonges de l’état major. Tous les combattants désespèrent de l’existence, beaucoup ont déserté et personne ne veut plus marcher. Des tracts circulent pour nous inciter à déposer les armes. La semaine dernière, le régiment entier n’a pas voulu sortir une nouvelle fois de la tranchée, nous avons refusé de continuer à attaquer mais pas de défendre. 
Alors, nos officiers ont été chargés de nous juger. J’ai été condamné à passer en conseil de guerre exceptionnel, sans aucun recours possible. La sentence est tombée : je vais être fusillé pour l’exemple, demain, avec six de mes camarades, pour refus d’obtempérer. En nous exécutant, nos supérieurs ont pour objectif d’aider les combattants à retrouver le goût de l’obéissance, je ne crois pas qu’ils y parviendront.
Comprendras-tu Léonie chérie que je ne suis pas coupable mais victime d’une justice expéditive ? Je vais finir dans la fosse commune des morts honteux, oubliés de l’histoire. Je ne mourrai pas au front mais les yeux bandés, à l’aube, agenouillé devant le peloton d’exécution. Je regrette tant ma Léonie la douleur et la honte que ma triste fin va t’infliger.
C’est si difficile de savoir que je ne te reverrai plus et que ma fille grandira sans moi. Concevoir cette enfant avant mon départ au combat était une si douce et si jolie folie mais aujourd’hui, vous laisser seules toutes les deux me brise le cœur. Je vous demande pardon mes anges de vous abandonner. 
Promets-moi mon amour de taire à ma petite Jeanne les circonstances exactes de ma disparition. Dis-lui que son père est tombé en héros sur le champ de bataille, parle-lui de la bravoure et la vaillance des soldats et si un jour, la mémoire des poilus fusillés pour l’exemple est réhabilitée, mais je n’y crois guère, alors seulement, et si tu le juges nécessaire, montre-lui cette lettre. 
Ne doutez jamais toutes les deux de mon honneur et de mon courage car la France nous a trahi et la France va nous sacrifier.
 Promets-moi aussi ma douce Léonie, lorsque le temps aura lissé ta douleur, de ne pas renoncer à être heureuse, de continuer à sourire à la vie, ma mort sera ainsi moins cruelle. Je vous souhaite à toutes les deux, mes petites femmes, tout le bonheur que vous méritez et que je ne pourrai pas vous donner. Je vous embrasse, le cœur au bord des larmes. Vos merveilleux visages, gravés dans ma mémoire, seront mon dernier réconfort avant la fin.





Eugène ton mari qui t’aime tant

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