L’âne du canal.

Écoutez cette histoire qu’un jour on m’a racontée.

Le Canal Latéral à la Loire en Berry

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Il était une fois Kiwi un âne noir du Berry, une brave bête qui avait épousé bien malgré elle, le dur labeur de haleur. Du matin au soir, notre gentil bourricot n’avait d’autre boulot que de tirer vaillamment une flûte berrichonne qui devait bien faire ses cent tonnes de poids total en charge. Il n’avait pas de raison de se plaindre, sur le canal, il était adoré de tous : bateliers, pêcheurs, promeneurs. Rares étaient ceux qui ne pensaient pas à le flatter ou bien à lui donner une friandise.

Il faut avouer qu’il était le dernier de l’espèce. La mécanisation avait fait son œuvre, les moteurs avaient pris la place de la traction fut-elle humaine ou bien asinienne. Il était le dernier parce que son batelier de maître était si vieux, si proche de son dernier voyage, qu’il n’avait pas envisagé de faire comme tous les autres, de mettre un moteur à bord. Son âne ferait bien l’affaire. La bonne bête aurait aimé lui glisser à l’oreille qu’elle aurait préféré se prélasser dans un pré et surtout, dormir la nuit dans une grange, une étable ou bien une écurie, qu’importe, pourvu que ce ne fut pas à bord d’une péniche exiguë, froide et parfaitement inconfortable. Car, ce qui le peinait le plus était sans contexte cette planche sur laquelle l’âne au pied incertain devait jouer les équilibristes, deux fois par jour.

C’était pour ce brave animal une corvée tout autant qu’une phobie si ce concept avait été à sa portée. Il s’imaginait à chaque fois, glissant sur le bois, se rompre le cou ou pire encore, périr noyé entre la flûte et la berge. Plus les années passaient et plus ce moment l’effrayait au point de braire à vous fendre le cœur. C’est ce triste spectacle qui un jour attira la curiosité des enfants d’une école rurale installée le long du canal. Le maître était un de ces adeptes de la méthode naturelle de monsieur Augustin Freinet. L’émoi ressenti par ses élèves l’avait poussé à les lancer sur le sujet. Les enfants menèrent l’enquête, firent des dessins de l’animal, de la péniche, se renseignèrent sur le transport fluvial et interrogèrent le vieux batelier.

Ils rédigèrent un journal sur ce thème d’autant que l’un des gamins avait demandé au vieil homme s’il allait continuer longtemps le métier. Le batelier lui avoua alors que c’était un de ses derniers voyages, qu’il allait bientôt se retirer, déchirer son bateau qui ne valait plus rien. Un autre enfant demanda aussitôt quel serait le sort du petit âne noir et le marinier de répondre qu’il finirait à l'abattoir, ne sachant que faire de lui… Vous devez imaginer l’émotion qui gagna toute la classe dans l’instant. Il fallait agir, sauver Kiwi d’un destin funeste. Une idée avait germé, de qui était-elle venue, personne ne peut le dire mais maître et élèves étaient sur la même ligne de conduite : ils allaient adopter l’animal. Derrière l’école, il y avait un grand pré appartenant à une famille qui n’en faisait rien. Attenant à l’école, un vieux bâtiment serait facilement aménageable pour héberger Kiwi.

Il fallait récolter des fonds, obtenir l’accord du propriétaire et celui de monsieur le maire. Le journal scolaire fit un véritable succès d’édition. Il faut reconnaître que jamais les élèves n’avaient mis autant d’insistance et de détermination pour vendre le fruit de leur travail. L’imprimerie de la classe ne cessait de tourner, les rééditions se succédant les unes aux autres.

Le miracle eut lieu. L’espace de quinze jours, toutes les conditions étaient réunies pour sauver Kiwi de son funeste sort. Le vieux marinier quand il apprit la nouvelle en eut les larmes aux yeux. C’était la mort dans l’âme qu’il s’était résolu à cette triste perspective. Savoir que son âne allait poursuivre son existence, choyé par des enfants qui avaient déployé des trésors d'ingéniosité pour le sauver, était pour lui aussi, un véritable bonheur.

Le dernier voyage accompli, le batelier abandonna sa flûte et avant que de se résoudre à finir ses jours dans une maison en dur, une petite demeure loin du canal, il parcourut à pied en compagnie de Kiwi, cette voie fluviale qui avait constitué le cadre de toute sa vie professionnelle. Ce fut une grande marche triomphale, un moment unique durant lequel l’homme se rendit compte combien les éclusiers, les aubergistes, les riverains du canal étaient tous attachés à ce dernier représentant d’une époque révolue. Kiwi était célébré comme une mascotte, un symbole dont chacun entendait perpétuer le souvenir.

La nouvelle de l’action des élèves s’était répandue comme une traînée de poudre le long du canal. Chacun voulait contribuer de sa modeste part à l’adoption de Kiwi par les enfants. Des dons furent remis au marinier, de l’argent mais surtout des promesses de fourrage et de céréales. Toutes furent tenues. Des années durant Kiwi vécut au rythme de l’école. Durant les vacances, les enfants se relayaient pour s’occuper de l’animal qui vivait là une retraite dorée. Lors des sorties scolaires, des enquêtes que le maître continuait d’organiser avec ses nouvelles promotions, un âne légèrement bâté du matériel de classe et du pique-nique, précédait fièrement le joyeuse troupe.

Les anciens élèves, ceux qui avaient été à l’initiative de ce sauvetage, revenaient dès qu’ils le pouvaient rendre visite à leur enseignant et surtout à l’âne noir. Kiwi devint une telle vedette que tous ceux qui se marièrent à la mairie du petit village, le long du canal, allèrent tous en cortège unir leur destinée avec une fille du pays avec un âne servant d’éclaireur. Ce jour-là, Kiwi avait double ration d’avoine. L’animal mourut de sa belle mort, de vieillesse et le plus paisiblement du monde. Jamais un âne ne fut autant pleuré en Berry comme sans doute partout ailleurs. Le vieux maître était arrivé au terme de son enseignement, il avait fait valoir ses droits à une retraite amplement méritée. C’est un enterrement particulier, curieusement joyeux qui célébra le départ de ce hussard de la République tandis qu’un âne noir était mis en terre. L’émotion était si grande que pas un visage ne resta sec avant que le vin de Sancerre ne vienne réjouir les gosiers. Kiwi pouvait s’en aller au Paradis des ânes, jamais il ne serait oublié.

Halagement sien.

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