De la théorie du ruissellement généralisé.

Plus dure sera la chute d’eau.

En cascade

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Il est des théories qui n’ont de raison d’être que de justifier l’injustifiable, de donner du sens à ce qui n’en a pas, d’habiller de belles phrases les pensées les plus hideuses, de faire avaler des couleuvres à tous les gogos trop crédules. Celle du ruissellement appartient sans nul doute à la catégorie des impostures intellectuelles, des travestissements du réel, des escroqueries morales. N’en jetons plus, la cour est trempée et étrangement la belle théorie que voilà n’est hélas pas de nature à relever le niveau !

Revenons un peu si vous le permettez, sur l’explication de la farce. Les gens situés au sommet de la pyramide ont observé que plus ils se mettaient d’argent dans les poches, plus ils étaient en mesure de laisser tomber quelques pièces par inadvertance, les sus-dites poches n’étant pas assez grandes pour tout contenir à moins qu’à l’image de leurs propriétaires elles fussent percées. C’est ainsi que quelques piécettes finissent par rouler le long de la pyramide pour terminer leur course à la base de celle-ci.

Depuis l’arnaque aux pièces jaunes, nos gouvernants n’avaient pas imaginé plus redoutable mécanique intellectuelle pour justifier leur amour immodéré des riches tout autant que leur mépris absolu des plus humbles. Plus on arroserait la tête de gondole plus l’eau ruissellerait jusqu’aux racines du mal. Pour les uns, un arrosage conséquent, massif, à jet continu, pour les autres la mise en place d’un compte goutte et d’une humidification homéopathique. Pour les uns les grandes eaux, pour les autres une misérable rosée du chagrin.

Naturellement les instigateurs de cette hérésie ont fait des hautes études pour concevoir pareil enfumage. On peut parier que ce sont des études économiques et certainement pas agricoles ou botaniques. Ils n’ont pas plus étudié les précipitations aqueuses à moins qu’ils ne craignent les glissements de terrain si trop d’eau arrive massivement au pied de leur montagne. Ils aiment à se montrer parcimonieux avec ceux dont ils ont déjà asséché les ressources et fort généreux avec les moins nombreux qui baignent déjà dans un océan d’argent défiscalisé et paradisiaque.

Le plus drôle étant qu’à tout propos tout autant qu’en toute occasion, les mêmes génies de la théorie des fluides ouvrent le parapluie pour se mettre à l’abri. Ils doivent avoir une sainte horreur de l’argent liquide dès qu’il s’agit de le redistribuer à la base. Ce n’est pas avec une telle irrigation que les fruits de la croissance seront croqués par tous. Les cultures ont désormais la fâcheuse tendance de se faire en espalier, recherchant toujours plus le soleil des cimes sociales.

La théorie du ruissellement pourrait ainsi se décliner de bien des manières, tout aussi cavalières. Il conviendrait d’ouvrir des écoles réservées aux enfants de nos élites qui inondés de savoir, en feraient profiter les petits camarades des banlieues dans quelques échanges épistolaires par SMS interposés. L’instruction en cascade en somme, l’effet de contagion du savoir. Nous pourrions encore inventer des hôpitaux réservés aux nantis, des lieux d’excellence avec les meilleurs médecins. De voir ainsi nos chefs en excellente santé, la bonne mine et l’allure saine, nous nous en réjouirions tellement que nos maux disparaîtraient comme par magie. La santé par l’exemple, une réponse adaptée à l'insoluble problème des déserts médicaux.

Il se pourrait tout autant que les salles de spectacle soient privées de subvention. La culture à son coût réel afin d’écarter des Zéniths et des théâtres municipaux, des opéras et autres festivals tous ces gueux qui de toute façon n'apprécient pas à leur juste valeur les spectacles qu’on leur propose. La culture n’est pas de la confiture qu’on donne aux cochons. Ces pauvres bougres auraient la possibilité de regarder à la télévision des programmes adaptés à leur niveau, ils seraient ainsi sous la goulotte culturelle d’une sélection appropriée.

Mais j’y songe, tout ceci est en train de se mettre tranquillement en place. L’école à deux vitesses, la santé réservée aux nantis, la culture pour les élites, c’est la France d’aujourd’hui et plus encore celle de demain. La théorie du ruissellement est en marche dans tous les secteurs et nous demeurons incrédules. La France en marches, c’est bien le slogan du bonhomme, le « s » a soigneusement été oublié pour ne pas nous mettre la puce à l’oreille.

Une société cloisonnée, à plusieurs paliers, des étages sans ascenseur social de sorte que les gens de l’étage supérieur ne soient pas importunés par les manants d’en-dessous. Une France sens dessus dessous, une guerre des classes et des strates. Le confort, l'opulence, les services de l’état aux étages supérieurs et tout en bas, l’obscurité, les conditions insalubres et le manque de tout. Quant aux rats qui ne pourront plus tenir la moindre place dans ce pays merveilleux, les exclus du ruissellement, ils achèveront leurs lente dégringolade dans la rue d’abord puis les égouts ensuite.

Seules les eaux pluviales arriveront jusqu’à eux, la théorie du ruissellement dans toute sa splendeur ? Ne riez pas, tout ceci est pensé et mis en œuvre dans notre beau pays avec votre assentiment ou pire encore, votre complicité. Ouvrez les yeux avant qu’ils ne soient trop secs et que vous ne finissiez par n’y voir goutte.

Ruissellement vôtre.

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