Le Cercle des indiscutables optimistes.

San Francisco - Maxime Le Forestier © José Ramón San Juan
San Francisco - Maxime Le Forestier © José Ramón San Juan

L'entre-soi peut-il suffire à changer le monde.

 

Moi, éternel et irréductible pessimiste grincheux, me voilà invité à une réunion de joyeux et sympathiques optimistes. La chose peut paraître surprenante et le bonhomme se trouve vite en décalage dans ce bienheureux cercle de gens qui veulent changer le monde à leur modeste échelle. Je me rends à l'invite sur la pointe des pieds et du bout du stylo histoire de croire encore à des lendemains meilleurs. 

Je découvre un rassemblement d'idées et d'énergies, des envies irrépressibles de chasser la grisaille des temps présents pour quérir un souffle positif. Je ne peux qu'adhérer à ces souhaits légitimes, à cette volonté de semer des petites graines qui ne demanderaient qu'à germer à l'appel du printemps. Je sens un souffle bienfaisant, un espoir qui veut s'offrir des perspectives radieuses !

 

Chacun se présente, prend la parole dans un tour de table qui n'en finit plus. Je serai le dernier de la ronde, le temps de mesurer le climat, d'appréhender les directions que veut prendre ce groupe qui se crée. Il y a des participants qui se lancent dans de grandes confessions, ils libèrent leur parole comme si, ailleurs, cette nécessité vitale n'était plus de mise. Je devine un vrai plaisir à se sentir écouté, reconnu, accepté en tant qu'individu porteur de désir.

 

Si certains s'épanchent, d'autres pourtant ne s'accordent pas assez ce privilège merveilleux, de peur d'abuser d'un temps de parole qui ne leur est pas compté . Quelques uns se racontent, sans pudeur ni retenue. Ils prennent une parole qu'ils ne semblent plus vouloir abandonner. Les suivants avancent alors du bout des lèvres, comme s'ils voulaient restituer un peu du temps qui leur avait été dérobé …

 

Les propos sont si divers, les attentes si différentes et pourtant si semblables au fond des choses. Il est question de chant, de cuisine, de politique, de loisirs, d'amitié ou bien d'écoute. Il s'agit de désirs simples derrière lesquels émerge une volonté farouche d'exister en dehors des faux semblants, des injonctions et des représentations qu'impose notre société. Tous veulent briser les étiquettes, les conditionnements, les assignations dont on ne peut se départir.

 

Ils évoquent des rêves fous, des espoirs merveilleux, des actions simples, des mouvements ambitieux. Ils racontent des gestes simples, des mouvements qui tracent leur chemin en dehors des voies officielles ; des jardins collectifs, des projets généreux, des partages de savoirs ou bien de compétences. Chacun apporte ce qu'il est au plus profond de lui-même, ce qu'il désire vraiment.

 

Partager du temps, partager des envies, partager une autre vision de la société, changer simplement à une échelle individuelle ce qui pourra, de proche en proche, modifier radicalement un monde qui nous a émietté. Ce vieux monde nous a enfermés dans un carcan stérile, dans des rôles figés, des systèmes de pensée sclérosés. Ce cercle veut libérer l'imagination, ouvrir le champs de tous les possibles !

 

Les récits se suivent, se font imperceptiblement différents les uns des autres. Il y a des lectures si différentes de notre société, des pré-requis qui ne peuvent se conjuguer. Je le devine, je laisse chacun s'exprimer, dire à son tour ses utopies. Je perçois la difficulté immense qu'il y a à mettre en action, à décliner en actes tout ce qui vient d'être dit de manière si sincère. Est-il possible d'établir une synergie qui rassemble tant d'idées généreuses ?

 

Le pessimiste est mal à l'aise. Il mesure les écueils et les impossibles. Il comprend que se jouent des désirs contradictoires et peut-être le vertige de l'entre-soi. À quoi peut servir de se créer une bulle si celle-ci ne peut caresser le rêve de l'universel ? C'est bien là ce qui me gène tout autant que les contradictions idéologiques qui m'éclatent aux yeux.

 

Il y a ceux qui pensent pour eux-mêmes et ceux qui espèrent pour les autres, ceux qui résonnent au cœur d'une réalité économique et ceux qui semblent pouvoir s'en libérer totalement, il y a encore des individus dont le seul désir est fondé sur un meilleur pour eux et les leurs quand d'autres se donnent des missions destinées à secourir de plus démunis, de plus lointains, de plus en souffrance encore.

 

Aucun n'est à blâmer, aucun ne fait ici action d'hypocrisie ou bien de calcul secret. C'est justement cette immense, cette totale sincérité dans l'expression d'une utopie diffuse qui me gène. Mon tour vient enfin, une pirouette, une mise à distance me serviront de réponses. Je ne peux me lancer, je ne veux plus me brûler les ailes et le cœur en des impossibles merveilleux.

 

J'espère de tout cœur me tromper. Je m'en suis en-allé sur la pointe des pieds, comme un voleur d'espoir. Je les ai laissés à leurs rêves, leurs désirs de bonheur. J'envie leur énergie. Elle n'est hélas pas mienne ! Je leur souhaite vraiment de parvenir à leur dessein miraculeux.

 

Pessimistement leur.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.