Dans l’indifférence marinière.

La fin d’un parcours d’exception.

Chapeau l'artiste !

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Anthony a suivi les pas de nos anciens, ces géants de Loire qui remontaient la rivière avec des bateaux chargés de marchandises grâce à la force du vent ou de leurs bras. Les moteurs n’étaient alors qu’une éventualité impensable. Lui, à bord de son petit Jean-Jean avec son compagnon à quatre pattes, s’est lancé dans une folle épopée, d’Ancenis jusqu’à Orléans, au cœur de l’hiver, pour entrer dans la légende.

C’est le dimanche 24 mars dans l’indifférence d’une cité qui se prétend Capitale Ligérienne que notre héros des temps modernes a franchi le dernier obstacle qui se dressait sur sa route, le Pont Royal. En l'absence d’un vent violent, la marche est trop haute pour passer à la voile. Comme jadis, il lui fallait avoir recours aux gobeux, les haleurs du bout du pont.

Nous étions quelques-uns seulement à avoir répondu à son appel. La fameuse solidarité ligérienne en prenait un coup dans l’aile. Cinq haleurs, aucun marinier d’Orléans inscrit dans une des quatre confréries labellisées, pour remonter le petit bateau du pont Joffre jusqu’au quai du Châtelet mais des gars de Latingy. Hélas, depuis la glorieuse époque de la Marine de Loire, les berges ont été envahies d’arbustes en aval du pont Georges V qui compliquèrent singulièrement la tâche.

Nous disposions d’une grande corde pour tirer à la force de nos bras l’embarcation dans laquelle Anthony, à la barre franche, avait embarqué Benjamin, afin de jouer de la bourde et de maintenir ainsi son bateau à distance de la berge. Sur la rive, nous passions notre temps à contourner la végétation, devant très souvent mettre les pieds dans l’eau.

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Tant bien que mal, nous progressions jusqu’à parvenir au pied du pont sous lequel, les flots sont d’une puissance telle que la traction humaine aurait été mise à mal. Il fallait avoir recours à la puissance du moteur de l’Étrange-é, cette magnifique toue cabanée construite par Bibi et Seb pour l’ami Franck.

La difficulté résidait dans la nécessité de laisser le remorqueur en amont du pont et d’envoyer au remorqué une corde par les flots. Une bouée servit de repère et de réceptacle à ce long cordage salvateur. Il fallut s’y prendre à plusieurs reprises pour parvenir à échapper aux obstacles, piquets et autres pierres entravant le lit de la rivière. C’est avec un grappin que put se réaliser la prise de l’offrande. Là encore, la réussite ne fut pas immédiate.

C’est ainsi qu’après avoir solidement amarré son Jean-Jean, sous l’impulsion d’un moteur de 40 chevaux, Anthony pouvait mettre un point final à son épopée. L’émotion était grande pour ceux qui ont suivi son aventure depuis le départ. Son épouse et son fils étaient présents sur le quai, la larme à l’œil. Il y avait bientôt trois mois que le navigateur avait quitté le domicile.

Son équipe de tournage était présente aussi. Deux joyeux lascars qui sont venus régulièrement à sa rencontre pour filmer et enregistrer les grands moments du périple. Ils ont eu ainsi de plus en plus de kilomètres à parcourir pour venir à sa rencontre. Les voyages sont pour eux terminés, ne leur reste plus que le montage à faire avec plus de 50 heures de tournage pour monter un format de 52 minutes. Un travail de l’ombre qui les attend à leur retour sur leurs terres.

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Une équipe de France 3 est venue filmer le héros du jour tandis que les rares amis présents sur le quai arrosaient la fin de l’aventure. L’absence des radios et journaux locaux, des confréries marinières tout autant que des représentants de la mairie démontrait qu’en Orléans, personne n’avait pris conscience de la valeur de cet exploit humain.

Pour une fois, les quais d’Orléans étaient déserts alors qu’il s’y passait véritablement quelque chose d’exceptionnel. C’est fort dommage et cela démontre à l’évidence combien la culture ligérienne n’est qu’un prétexte de façade. Ce petit billet d’humeur rappellera sans doute à tous les absents qu’ils eurent grand tort de ne pas être présents quels que soient leurs motifs. J’avais honte pour la ville et je tenais à l’écrire.

Anthony de son côté était tout à son bonheur d’avoir bouclé son trajet de 320 km aux seules propulsions historiques. Il se moquait bien de ne pas avoir trouvé écho dans cette cité. Il espère simplement qu’il sera fait une place à son petit bateau lors du prochain Festival de Loire. Je souhaite même qu’il en soit l’invité d’honneur de toute la marine de Loire pour la grandeur de son exploit.

Admirativement sien.

prf

Photographies et vidéo de Patrick Loiseau

 

 

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