Du sang sur la neige.

Et sur la pierre du Duc.

Un passé proche de se réveiller à nouveau

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Nous sommes le 18 février 1563, un vent froid souffle de la plaine de Beauce et vient glacer le sang des soldats qui gardent la cité assiégée d’Orléans. La ville, en dépit de son passé catholique a penché pour la religion réformée. Elle est devenue une des places fortes des huguenots au grand dam de la couronne et de son ardent défenseur : François premier de Lorraine, Duc de Guise et Roi de Paris selon les mauvaises langues.

La guerre fait rage entre catholiques et protestants. La cité Johannique est aux mains de l’Amiral de Coligny, elle est défendue par des soldats qui du haut des remparts surveillent la plaine, prêts à bondir sur les canons, couleuvrines et fauconneaux, autant de gueules à feu dont l’une dit la légende aurait un bruit proche de l’aboiement d’un chien.

La bonne ville en a perdu son latin et son université qui a déménagé à Nevers. La tolérance n’est pas l’apanage de cette période mais le fut-elle un jour et aura-t-elle droit de cité un jour. C’est une vaste question à laquelle ne songe nullement Jean Poltrot, seigneur de Méré et présentement Capitaine au service de l’Amiral et d’une foi qu’il a embrassé il y a trois années de cela. N’est jamais plus redoutable défenseur d’une cause qu’un relaps ou un apostat. Nous allons le voir tout à l’heure…

En attendant, dès potron-minet notre Poltrot est de faction sur l’une des plus hautes tours de la ville. Il fait les cent pas pour tenter de se réchauffer. La neige est tombée dans la nuit, elle enveloppe tout le paysage d’un épais manteau blanc qui va, il faut l’espérer, refroidir l’ardeur des belligérants. C’est du moins ce qu’on espère parmi les assiégés.

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Soudain, au loin au nord, venant en direction de Chartres dont la cathédrale est visible de ce point culminant, le capitaine aperçoit deux cavaliers qui chevauchent vers le sud. Il les observe attentivement. Le premier est un soldat à n’en point douter. Son harnachement laisse à supposer qu’il est à la protection du second, habillé comme un gentilhomme.

Plus les deux cavaliers approchent, plus l’esprit de Poltrot de Méré s’échauffe. Il en est certain, il connaît ces deux personnages. Le second ne peut être que Rostaing l’aide de camp, l’âme damnée de son seigneur et maître, le terrible Duc de Guise pour lequel le capitaine voue une haine irrépressible. Certain de son fait, le soldat en fait part à son supérieur, l’Amiral de Coligny en des termes haineux à propos de celui qui chevauche chapeau sur la tête, plume blanche au vent et croix de Lorraine en argent sur son chef.

« Il faut avoir le chien au grand collier ! » La phrase porte en elle, une lourde menace. Poltrot se jure de tuer celui qui est venu à la tête d’une armée de 20 000 hommes pour assiéger la ville qui depuis avril est aux mains des parpaillots. Ceux-là, suivant les ordres du Prince de Condé se sont emparés de la cité johannique après de nombreuses exactions : pillage de la cathédrale Sainte Croix, incendies dans les autres églises, massacres des catholiques fidèles à leur foi.

Le 5 février, le chef du parti catholique marche sur Orléans avec sa troupe. Il dresse son camp à Olivet, s’empare du fort des Tourelles sur la rive sud le 9 février et se prépare à mener l’estocade finale de lendemain, le 19 février comme il l’a envisagé. C’est ce personnage armé de mauvaises intentions pour ceux qui s’opposent à lui qui approche ainsi sous la neige.

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Pendant ce temps, sur la Loire, partie de Tours, Anne d’Este, noble et gente dame, a préféré emprunter la Loire pour éviter de possibles guets-apens sur des routes malfamées. Elle est à bord d’un bateau rapide, mené par trente rameurs qui remontent la rivière. Un courant violent, des arbres à la dérive n’empêchent nullement la progression de cette galère pour que l’épouse du Duc de Guise retrouve au plus vite son époux. La femme a bravé la neige et le froid pour être à ses côtés lors de ce qui devrait être son jour de gloire.

Le destin en décide tout autrement. La duchesse de Guise, arrivée à bon port retrouve son mari. Elle le supplie au nom de Jehanne d’épargner femmes et enfants de la ville d’Orléans. Elle lui demande encore de ne pas saccager, brûler, égorger dans une ville où la gentille pucelle a fait tant de belles choses cent trente quatre années auparavant. Elle l’implore d’épargner surtout la cathédrale. Le soldat n’en a cure, il se moque des jérémiades de sa dame, de cette sensiblerie déplacée quand il est question de guerre fut-elle civile et religieuse de surcroît.

Le Duc répond vertement à sa chère femme : « Que de belles fariboles vous me servez là ma chère. La ville a combattu par l’épée et le canon. Elle sera puni comme il convient dans pareil cas. Tout comme son héroïne que vous invoquez ici, la cité va périr par le feu, elle sera livrée à ma vengeance, dévastée et pillée… Les cendres des parjures seront dispersées par le vent. »

La réponse à de quoi troubler la dame. Anne d’Este, en larmes, menace son époux d’un doigt prémonitoire : « Prenez bien garde Messire ! La destinée des hommes n’est que dans les seules mains de Dieu. N’ayez pas la prétention d’agir en son nom. » Puis elle se tut un long moment devant un Duc impassible avant que de le mettre en garde : « Vous êtes puissant actuellement. Seul notre seigneur sait ce qu’il en sera de vous d’en une heure… ! »

L’entrevue avait exaspéré ce soldat impitoyable. Propos de femmes ne peuvent infléchir la volonté d’un guerrier. Le Duc décide donc de regagner le logis des Vaslins à Olivet, là où il est hébergé au bord de la rivière Loiret. Il lui faut traverser l’affluent de la Loire à hauteur de Saint Hilaire Saint Mesmin un peu en amont du pont des archers. N’a-t-il pas vu un signe du destin dans ce nom lourd de menace ? Nul ne le saura jamais …

C’est là qu’il a rendez-vous avec ce destin funeste qu’il voulait réserver à la ville d’Orléans. Jean Poltrot, seigneur de Méré est en embuscade. Sa détermination farouche l'a placé sur le chemin de son ennemi mortel. Armé d’un pistolet, l’homme tire et blesse mortellement son adversaire qui prend la fuite.

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Le Duc s’effondre sur une grosse pierre qui se couvre immédiatement de sang. Ce jour-là, la neige est rouge en cet endroit qui désormais sera désigné sous le vocable de Pierre du Duc. Guise va être reconduit, agonisant chez les Vaslins. Il va y mourir six jours plus tard. C’est sur son lit de douleur qu’il fait jurer à son fils Henri de Guise, de rester loin des intrigues politiques. Mais celui-ci ne tient pas sa promesse et il est assassiné au château de Blois en 1588 par les hommes d'Henri III. François de Guise est enterré le 19 mars 1563 : il reçoit des funérailles quasi royales en la cathédrale Notre-Dame de Paris.

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Quant au meurtrier, il est capturé le jour suivant à proximité d’un village du Loiret : Cornet par Jean-Roger de L'Estiole. Sous la torture il déclarera avoir agi à l'instigation de Soubise, de l’Amiral de Coligny et de Théodore de Bèze. Il se rétractera, reformulera des aveux toujours dans des conditions douloureuses. Condamné à être tenaillé de fers chauds en quatre endroits de son corps puis à être écartelé pae quatre chevaux jusqu'à ce que mort naturelle s'ensuive, il est supplicié en place la Grève à Paris la veille des obsèques de sa victime. L’un comme l’autre auront d’ailleurs une foule immense à ces deux cérémonies d’une nature fort différente.

 

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L’assassinat du Duc a moins le mérite d’épargner un bain de sang à la ville. Ce fameux 19 mars 1563 tandis que le Duc quitte la scène en grande pompe dans une cathédrale qui brûlera en 2019 sans qu’il n’y fut pour rien, un édit est signé à Amboise qui instaure la paix entre catholiques et protestants. Ainsi, jusqu’en 1567, la cité d’Orléans vit sous cette politique de conciliation sans subir les outrages d’un pillage.

Le massacre de la Saint Barthélémy en août 1572 à Orléans, fut opéré avec méthode le mardi 26 et le mercredi 27 et fit 7 à 800 victimes. Les corps, jetés à l’eau transformèrent la Loir en rivière de sang si bien que l’évêque de la ville, plein de prévenance pour le salut de ses ouailles catholiques leur recommanda de ne pas manger de poisson qui avait bu du sang impie. Nous étions loin de l’esprit de concorde qu’il eut été espéré de la part d’un homme d’église.

Tout cela fut oublié un temps avec l’édit de Nantes, un espoir d’une grande importance dans l'histoire de la France ; symbole de la victoire de la tolérance sur la guerre civile et religieuse. Par cet édit, en effet, la France devenait le premier royaume d'Europe où la religion du roi n'est pas imposée officiellement à tous ses sujets. Nous étions en avril 1598. Hélas cette parenthèse ne dura moins d’un siècle puisque le 18 octobre 1685, l’édit fut révoqué par Louis XIV. Depuis le fait religieux est souvent objet de discorde et même de conflits.

La pierre du Duc devrait nous rappeler judicieusement que la tolérance est une vertu fragile qu’il nous appartient d’entretenir de toutes nous forces. Puisse cette histoire servir à cela.

Tolérancement vôtre.

afin

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