Des chips à la fourchette

À l’impossible, nul n’est tenu

Quand notre humanité part en miettes

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Il m’a été donné d’assister à un spectacle aussi désolant que navrant. Dans une maison dédiée à la réception de personnes très âgées en situation de dépendance, des chips étaient proposées en guise de légumes, accompagnant une assiette de charcuterie qui n’était sans doute pas du meilleur effet pour leur santé. Oublions l’aspect diététique qui semble incompatible avec les exigences de rentabilité pour les actionnaires et examinons de plus près cette scène incongrue.

Face à moi, une vieille femme en fauteuil roulant. Elle ne parle pas, ses gestes sont empreints d’une maladresse évidente et d’une lenteur extrême. Elle a conservé néanmoins les codes de la bienséance, cherche à manger avec une fourchette. Elle pique ces maudites chips qui s’effritent – une étrange coïncidence lexicale – sans bien réaliser qu’elle ne parviendra jamais à les porter à sa bouche.

La chips reste dans l’assiette, elle devient à chaque tentative infructueuse, purée informe. La pauvre de toujours revenir à la charge, cherchant même à utiliser de l’autre main, un couteau qui ne fait qu’aggraver la situation. Elle se contentera (verbe équivoque qui ne suppose pas qu’elle y trouve du plaisir) de mettre en bouche les rondelles diverses : mortadelle, saucisson, andouille, chorizo… Pour les vrais légumes, elle repassera !

Son voisin, plus malhabile encore reste coi. Que faire avec une telle assiette ? Il n’en a pas la moindre idée. Il n’ose piocher ces merveilles de goût et d’équilibre alimentaire du bout des doigts. En serait-il capable ? J’en doute. Lui aussi en reste à la charcuterie. Le repas le laissera sur sa faim.

Son autre voisine, plus chanceuse est au régime. Elle échappe aux chips. Après une longue attente, elle hérite d’une purée de légumes qui semble bien plus appétissante. D’ailleurs, la dame redemande une autre part, qu’on lui sert volontiers. Ses collègues ne sont pas revenus à la charge du côté des fines et fragiles tranches de pommes de terre frites.

Que faire quand on est témoin d’une scène pareille. Ma situation ne m’autorisait pas la moindre remarque, on m’avait demandé de faire spectacle en ce lieu. Je ne pouvais m’indigner d’une telle indignité. Il faut parfois avaler son mouchoir, je le fis en me sentant mal à l’aise. Je devinais également le malaise du personnel, impuissant lui aussi face à cette maladresse indigne.

La chips à la fourchette devient pour moi le symbole du mépris avec lequel notre société traite les anciens. Il y a là une dimension honteuse qui exprime parfaitement l’absence totale d’empathie. Il suffirait de se mettre à la place de ses pauvres gens pour immédiatement comprendre à quelle situation scabreuse on les confronte ainsi.

Les pauvres vieux ne se sont même pas plaints. Comme si, ils ne disposaient plus de ce droit élémentaire de donner leur avis, d’exprimer une opinion, de marquer une désapprobation. Les chips n’étaient naturellement pas en cause. Ce sont eux qui firent sans doute preuve de mauvaise volonté en ne les attrapant pas du bout des doigts.

Beaucoup trouveront que ce détail que je vous rapporte ici ne méritait sans doute pas un texte. Je vous invite si tel est votre cas, à repenser un peu mieux la situation, à envisager ce qu’elle porte véritablement de mépris vis à vis de ces êtres humains. C’est dans de tels détails qu’on perçoit véritablement l’état de délabrement de notre société.

La chips quant à elle est la parfaite illustration d’une alimentation factice, rapide, résolument moderne et économique. À quoi bon se prendre la tête pour des gens qui ne sont plus en mesure de se prendre en charge. J’avais honte, j’étais mal à l’aise, il me fallait évacuer ces instants insupportables à mes yeux. J’espère que cette plainte fera écho auprès de ceux qui sont en responsabilité.

Friablement leur.

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