Louise Michel au fil de la plume

La Commune, éternellement.

Un spectacle rare de Marie Daude

 

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Il est des moments rares et fragiles dans l’existence qui laissent entrevoir la possibilité d’échapper à notre triste condition humaine, de sortir de la gangue visqueuse dans laquelle nous engluent médias et publicité, dirigeants et institution afin de ne faire de nous que des moutons bêlants et obéissants. J’ai eu le bonheur immense de participer à un moment qui élève la conscience, rend meilleur et plus respectueux en compagnie d’autres curieux de mon acabit venus écouter Marie Daude dire des textes de Louise Michel.

Folie pure me direz-vous dans une époque vouée au divertissement, à la foutaise, à l’insipide, au factice que d’aller se confronter à la rugosité d’une vie marquée par le drame de la Commune de Paris. Les éclats ne seront pas de rire et personne ne songera à se taper fort sur le ventre. L’émotion est parfois un joyau pur, nous fûmes récompensés de notre hardiesse !

Un dispositif scène on ne peut plus simple : un pupitre derrière lequel Marie Daude se tiendra parfois, une table et une chaise pour se poser à d’autres moments. Elle passe de l’un à l’autre, se déplaçant avec son lutrin, qu’elle regarde à peine tant le texte est maîtrisé. À quatre vingt deux ans, elle prétend par coquetterie avoir besoin de ce filet de secours. Au lieu de quoi, il donne une dimension toute autre à ce qui se trame sous nos yeux…

La présence de ce porte-document nous donne à penser que l’actrice n’est autre que Louise Michel, écrivant devant nous ses mémoires. Ce n’est au demeurant pas une incarnation, nulle volonté ici de jouer de cette confusion. Louise telle que nous la présente la dame n’a pas une présence physique, elle est au-delà d’une enveloppe charnelle. Dans cette osmose magnifique, elle donne non pas corps mais bien âme à la glorieuse anarchiste.

Marie Daude nous fait pénétrer au cœur de sa singularité, de son intimité, de ses interrogations, ses espoirs, ses colères. Nous voyons se dessiner devant nous une figure emblématique de la femme qui refuse de baisser les armes, de se plier devant le pouvoir inique et la puissance de la force. Elle se dresse, ses mots s’élèvent alors comme des forteresses qui demeureront éternellement symbole de cette utopie qui l’anima.

Naturellement pour parvenir à une telle symbiose entre la narratrice et son sujet, il a fallu que Marie Daude pénètre au cœur de la pensée de Louise. C’est à ce travail de compréhension au plus intime, au plus singulier de son combat qu’elle nous entraîne. Nous ne sommes plus des auditeurs d’une lecture dite avec talent, nous dépassons largement ce stade pour devenir des témoins directs, oculaires presque, de la révolte de la Commune.

Les mots se font images, les phrases sont des drames qui se déroulent devant nous, auxquels nous prenons part. Nous sommes dans la mêlée, nous sentons la poudre et le sang. Nous retenons notre souffle, effrayés par la férocité de la bataille, la monstruosité implacable d’un pouvoir qui assassine les siens. La Commune renaît et cette fois, elle triomphe par la force du verbe de Louise.

Il en ira de même pour les autres épisodes de cette fresque immobile. La Nouvelle Calédonie nous convie au voyage, nous partageons le sort des déportés, nous vivons leurs inquiétudes, leurs chagrins, leurs misères comme auparavant nous avions vibré au combat de l’institutrice pour se dresser contre l’usurpateur.

Le message de Louise Michel n’a pas pris une ride, il est d’une actualité essentielle. Marie Daude le figure, non pas par une quelconque astuce scénique. Elle porte la puissance d’une parole qui n’a nul besoin d’images pour sidérer véritablement ceux qui l’entendent. Il n’est pas possible de sortir indemne de cette représentation. C’est véritablement une prouesse dramatique de très haut vol. Merci et encore bravo pour cette formidable prouesse.

Admirativement sien.

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