L'école change de cap

Pour sauver Cyrano.

Sans faire la fine bouche

 

 

Cyrano de Bergerac (1990) - Tirade du Nez © Les Cultivores

 

Tout débuta insidieusement dans une école de Bergerac. Dans la cité si fière de son héros légendaire des voix s’élevèrent contre le sort fait à son nez qui se prenait pour un cap, voire une péninsule. Tous les enfants allaient subir une intrusion nasale qui leur resterait en travers de la gorge durablement. Il était même à craindre, après un tel épisode, que l'étude de la merveilleuse pièce d'Edmond Rostand en prenne un sacré coup dans le nez.

Il fallait agir au plus vite d'autant que Pinocchio et les hommes politiques en général ne rendaient pas non plus grand service à ce proéminent appendice nasal. Un comité d'experts se mit en quête d'une autre méthode pour sonder le tréfonds des sinus écoliers. Même parmi les enfants qui aimaient à se mettre les doigts dans le nez, la recherche du virus leur semblait bien moins amusante et pour le dire franchement bien plus désagréable que celle du loup. Un changement de cap s'imposait.

C'est de Chine que sembla venir la délivrance. Un autre monde était possible pour sauver la face. Hélas, on apprit bien vite qu'il faudrait alors tourner le dos à la décence tout autant que faire de grands pas en arrière en terme éducatif. L'institution qui avait mis la main à la pâte pour renoncer à certaines pratiques disciplinaires ne voyait du reste pas d'un bon œil ce test anal qui allait semer le trouble dans les esprits les plus fragiles. Le ministère par l'entremise de son bon ministre, retourna bien vite sa veste et remonta son pantalon.

Comment tester les enfants tout en envoyant un message fort dans le domaine pédagogique. Ce fut ainsi l'occasion d'un grand concours envoyé dans toutes les classes, les scientifiques ayant depuis longtemps montré leurs limites sur ce sujet délicat. Les idées fusèrent de partout, les enfants étant tout heureux de pouvoir échapper à l’abominable test nasal.

Ils ne manquaient pas d'imagination mais si, comme Blanquer dut l'admettre, les comités Théodule et la saisie de la base ont parfois des limites, celles de la compétence avérée. Nous pensions que rien ne changerait quand pourtant, la lumière vint de l'École Serge Lama dans les Bouche du Rhône.

« Le test ne pourrait-il pas se contenter de notre bouche ? » aurait ainsi déclaré un gamin pourtant fort mal embouché le reste du temps. La suggestion laissa les professeurs et leur hiérarchie assez dubitatifs. Il est vrai que l'oral a toujours été le parent pauvre de l'enseignement. Pourtant, la remarque fit couler beaucoup de salive. On se dit qu'il y avait là, un sujet à creuser.

C'est fort heureusement un bambin qui remet les choses en place. « Pourquoi vouloir venir au virus si le virus peut venir à vous ? » Ce fut comme une révélation, ce descendant de postillon des postes avait tout compris. Il fut ainsi élaboré un protocole où les enfants pour une fois pourraient cracher dans la soupe et développer ainsi leur esprit critique.

Après bien des expérimentations menées comme il se doit par un petit laboratoire financé par des fonds américains, le test salivaire fut finalisé. L'enfant aurait à cracher par trois fois tandis qu'un adulte, respectant les gestes barrières, lui tiendrait le crachoir ; un récipient soigneusement étiqueté à des fins d'analyse ultérieure. Voilà, l'école Serge Lama avait apporté une contribution décisive à la lutte contre la pandémie et l'honneur de Cyrano de Bergerac pouvait être sauf.

Pour bien marquer ce changement de cap et s'approprier tous les mérites de cette révolution dans les pratiques, le bon premier ministre avec son merveilleux accent, lors de l'une de ces conférences des quatre jeudis, suggéra à tous les enseignants de profiter de l'aubaine pour mettre à leur programme la tirade du nez. Comme vous pouvez le constater et vous en féliciter, la France est entre de bonnes mains. Les mauvaises langues devraient en rabattre un peu !

Salivairement vôtre.

Je suis malade - Serge Lama - Bercy 2003 © Jean-Luc EXBRAYAT

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