L'union impossible

La légende de Nanc !

Conte du Confinement

 

L'union impossible © C'est Nabum

 

Il était une fois, en une époque très lointaine, un village en bord de l’Arar, la Saône d’aujourd’hui, qui était le point de rencontre des nautiers ne trouvant pas époux. Durant une semaine, on y célébrait Belenus dans des fêtes licencieuses. Les druides allaient cueillir le gui dans Senes, le chêne vénérable, au sommet du Mons Ignis : la montagne en feu.

 

 

C’était encore l’occasion de pratiquer un grand rassemblement de nautes, les bateaux de l’époque, tous alignés sur la rive. Chaque embarcation disposait sur son pont un abri de fortune, une cabane ou bien un refuge confortable pour célébrer le rituel des nautiers à unir.

Les bêcheurs et bêcheuses, ceux qui allaient sur l’eau, espéraient trouver un cœur à prendre. Ils attendaient la nuit tombante, dans le secret d'un nid pas toujours très douillet qu’un homme vint à leur rencontre. Il s’insinuait subrepticementsur le pont puis tentait de se faire apprécier de la dame par de tendres baisers et des caresses secrètes.

 

Si l'union consommée dans l'obscurité satisfaisait les deux amants, au petit matin, le jour se levait sur un couple qui allait être marié sans plus attendre dans le temple de Belenus. Si les corps n'avaient pas trouvé terrain d'entente, frissons communs et tendresse délicate, l'homme quittait l'embarcation avant les premières lueurs, dépité et honteux, pour tenter sa chance, le soir suivant avec une nouvelle compagne.

 

 

C'était une époque aux mœurs plus libres. Les unions passaient au tamis de la mise à l'essai et les futurs époux n’auraient jamais songé d’exiger de leur compagne une virginité qu'ils n'avaient pas non plus respectée. Cette étrange coutume, au bon plaisir des flots de la Saône, amusait les gens du pays qui, d'ailleurs, prenaient un malin plaisir à se promener ces nuits-là en bord de rivière pour écouter, l'oreille aux aguets, les murmures et les soupirs qui provoquaient délicieux clapot.

C'est une histoire d'amour qui mit fin à ce merveilleux rituel. La marinière s'appelait Sirona ; elle était belle à vous damner mais se montrait si exigeante pour la célébration de la chair qu'elle repoussait chaque nuit celui qui s'était aventuré à lui offrir du plaisir. Elle reprochait toujours à ces prétendants un peu rustres, des manières trop vulgaires, l'absence de délicatesse et un empressement si fréquent que la dame restait plus souvent sur le quai qu'elle ne montait à la vergue.

 

 

Pendant les premières années, nombreux étaient ceux qui tentèrent de la satisfaire. Puis au fil des sessions amoureuses, les candidats redoutaient tant les lazzis de leurs camarades au lendemain de leur défaite, qu'il y eut de moins en moins de postulants. Sirona se morfondait sur son bateau sans visiteur. Elle pensait ne jamais trouver celui qui lui mettrait du baume au cœur.

Une nuit obscure, un homme monta sur le pont. Il frappa à la porte de la cabane de la belle. Sirona l'invita à entrer. Ce qui se passa alors, nul ne le saura jamais. Ceux qui entendirent leur mélodie d'amour en gardèrent un souvenir ému. Les badauds, les curieux, les oiseaux, les castors, les poissons eux aussi se regroupèrent pour écouter ces murmures qui montaient du bateau en une ode merveilleuse à la félicité.

Pourtant, avant que le jour ne se lève,Sirona se retrouva seule. Son visiteur au terme d'une merveilleuse nuit agitée était parti sans demander la main de celle qui lui avait donné les plus belles émotions de sa vie. Sirona était désespérée ; elle avait été comblée mais se retrouvait délaissée.

 

 

La nuit suivante cependant, le même visiteur revint. Leur rencontre fut encore plus tumultueuse que la veille. Le bateau était en transe, le chant d'amour éblouissait la rivière. Cette transe, non seulement ne choquait pas ceux qui l'entendaient mais au contraire les poussait, eux aussi, à s’aimer à la folie. Il y eut sur les quais de Nanc, des scènes qu'il est préférable de taire ici.

Une nouvelle fois, avant les premières lueurs, le mystérieux visiteur était parti. Sirona, tout à son désarroi voulait découvrir qui était donc ce merveilleux amant, ce tendre visiteur si attentif, si précautionneux, si inventif dans ses assauts, si enflammé dans ses abandons ? La dame s’interrogeait sur les raisons de sa fuite. Il lui fallait le percer au grand jour.

Sirona se doutait qu'il avait quelque chose à cacher : un défaut, une malformation, un secret qu'il préférait taire plutôt que de risquer d'effrayer sa belle. La dame était résolue à passer outre : c'est lui qu'elle voulait pour compagnon; il n'y avait aucune tare, aucun mystère qui aurait pu briser l'amour qu'elle avait pour lui.

Elle se résolut à lui tendre un piège pour qu'au lendemain, si l'oiseau s’envolât une fois encore, elle pût l'identifier parmi tous les autres. Il ne pouvait se volatiliser, elle était certaine de le retrouver et de le prendre pour époux ; qu'importe la malformation qu'il voulait lui soustraire. Elle monta un stratagème dont seule une femme amoureuse est capable et l'attendit, impatiente des plaisirs de la prochaine nuit.

 

 

Elle ne fut pas déçue. Le mystérieux visiteur revint et lui accorda encore plus qu'il n'avait donné jusqu'alors. Leur union, leur confusion, dura toute la nuit. Le sol tremblait, la rivière se soulevait, le vent murmurait au rythme de leurs soupirs. La cité tout entière fut prise d'une frénésie d'amour. Ce fut la nuit la plus friponne qu'on ne connût jamais de mémoire d'humain.

Au petit matin, le galant magnifique était, une fois encore, parti sans demander son reste. Le jour se leva et bien vite Sirona se mit à sa recherche. Elle avait badigeonné ses mains et tout son corps de henné. En voyant sur le quai un garçon au visage marqué de taches brunes, elle poussa un cri de surprise et cette fois, l'histoire tourna à la tragédie …

 

Son amant n'était autre que son jeune frère Suliac. Celui-ci, en voyant tous les regards converger vers lui, comprit que sa sœur qu'il chérissait tant avait déjoué son stratagème. Suliac s'empourpra, Sirona devint livide. Tous deux avaient bravé l'interdit, le tabou absolu. Leur union était non seulement impossible, mais elle offensait la morale.

C'était une époque où il y avait encore des mages capables par quelques sortilèges, d'apporter une réponse aux situations les plus inextricables. Merlin vint à eux, les prit à part pour leur expliquer le poids de leur faute. Si Sirona était consciente de ce qu'ils avaient commis, Belen, en son jeune âge, eut bien du mal à admettre sa forfaiture.

Merlin, pour le salut de toute la tribu mais aussi pour préserver l'équilibre des règles qui régissent l'union des hommes et des femmes, prévint Sirona et Suliacqu'il lui fallait les punir. Il ne pouvait en être autrement : la sentence serait terrible et irrémédiable. Elle devait servir de leçon pour tous les autres. Sirona et Suliac étaient condamnés.

 

 

Merlin, en grand mage qu'il était, fit des merveilles. Sa punition devait enseigner le peuple, porter en elle une bonne pédagogie, simple et lisible pour que le message à jamais reste dans les esprits. L'interdit de l'inceste entre frère et sœur était une règle incontournable. Il fit des incantations magiques, des prières étranges, il passa sur le corps des deux malheureux d'étranges poudres, de mystérieux onguents.

 

 

Jamais on ne revit ni la sœur ni son frère. De ce jour, il y eut dans le ciel deux astres qui ne pouvait se rencontrer. Sirona devint la Lune tandis que Belen se fit Soleil. Cette leçon allait éclairer le Monde celte. Puis les romains arrivèrent et Belenus devint Apolon, Sirona Diane car elle était la chasseresse. Le catholicisme s’empara à son tour de l’histoire. Nanc devint Saint Amour tandis que Cupidon et un certain Valentin furent mis à contribution.

Pour célébrer ce mystère, le 14 février à Saint Amour et partout ailleurs, les femmes et les hommes célèbrent la fête des amoureux. Il est à souhaiter que jamais cette nuit-là il n’y ait d'éclipse lunaire, leurs amours seraient une nouvelle fois contrarié.

Astralement leur

 

 

=> http://robert.faverge.pagesperso-orange.fr/gauloispage1.htm

 

Belenus

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.