Monsieur Leprince.

Quel personnage

Dans mon pays d'En-France

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Quand on se nomme Ringuet et que, quatre années durant, son professeur de math s'appelait Leprince, on peut légitimement se rêver un grand destin de physicien l'espace d'un quart d'heure de causerie au coin de l'écran. Toujours-est-il que ce colosse débonnaire accompagna mon passage au collège et plus encore me permit de me réaliser sans trop d'encombres. Il méritait bien de recevoir ici, le juste hommage qui lui revient.

Tout avait commencé le jour de la rentrée en sixième par une vilaine péritonite qui m'empêcha de rejoindre mes camarades. Puis une occlusion intestinale succéda à celle-ci pour faire de ma première année au collège une véritable peau de chagrin. Je ne connus cette classe que quelques mois, disséminés entre mes périodes de convalescence.

J'aurais eu toutes les raisons de ne pas passer l'obstacle si ce PEGC de la vieille école, militant dans l'âme, n'était venu gracieusement m'apporter ses lumières à la maison. Il me tint à flot en mathématiques, m'apporta les cours de français, laissant l'apprentissage de la langue étrangère aux années futures, ce qui restera lettre morte pour moi.

Je ne pouvais que lui en avoir une immense reconnaissance d'autant que la matière me permit toujours de compenser mes notes désastreuses en anglais et en orthographe durant toutes mes années du secondaire. Mais revenons à ce personnage hors norme, aux images qui ne manquent pas de remonter dans les bulles de nostalgie.

Je le revois, poitrail en avant, laissant dépasser d'une chemise qui ne se refermait pas jusqu'au cou, une toison abondante, grisonnante tandis que le bonhomme, assis derrière son bureau, s'autorisait une petite gitane maïs pendant que nous planchions sur un exercice. Puis, il sortait de sa blouse grise, une petite boîte bleue dans laquelle il rangeait scrupuleusement son mégot, dont il ne restait plus grand chose il est vrai. Il se levait alors et d'une voix de stentor, dans un silence que nul n'aurait songé à perturber, il nous apportait ses lumières avec une bienveillante patience.

L'homme dans le village avait là encore une place de choix. Il était tout d'abord l'animateur incontournable du club de philatélie et c'est tout naturellement au nom de l'immense estime que je lui portais que des années durant, je fis une collection qui, à franchement parler, était totalement à rebours de mes inclinaisons réelles. Jamais mes albums ne furent dignement rangés et seront à jamais oubliés lorsque je quittai la mort dans l'âme mon pays d'En-France.

Il était encore un membre incontournable de l'harmonie municipale. C'était un temps où les enseignants avaient une véritable implication dans la vie locale. Pour compléter son image, il ne pouvait jouer que du tuba, un instrument qui renforçait indubitablement cette image de colosse qui s'imposait à nous. Il était en harmonie, en symbiose avec son instrument. Cette fois, mes premiers pas catastrophiques à l'école de solfège firent que je ne fus jamais tenté de le rejoindre dans cette aventure.

Jacques Leprince était un de ces personnages qui dénotent singulièrement dans la vie bien rangée d'une petite ville de province au virage de soixante-huit. C'est ainsi que sa vie privée était de notoriété publique, sans que curieusement il ne lui en soit fait grief. Monsieur menait double vie avec l'absolution collective d'une communauté prête à lui passer ce petit écart. Il est vrai que ce personnage sortait du cadre, militant pour une idéologie qui n'était pas prête de trouver sa place au conseil municipal.

Il a certainement fait beaucoup pour nombre d'entre-nous, nous permettant d'expérimenter réellement la tolérance, de comprendre qu'un individu peut sortir du cadre mais être respecté par son engagement sans faille et sa disponibilité. Il n'est plus mais je conserve les images que j'ai essayé maladroitement de vous donner en partage sur le son grave et syncopé de son tuba qui résonne encore à mes oreilles.

Reconnaissancement sien.

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