Berlaudiot à la recherche de …

L’âne Yves, vers Saires

Le temps des vendanges

 

 

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Le pauvre Berlaudiot est véritablement le souffre-douleur de toute la communauté villageoise. Ces gens sont sans pitié pour ce gentil bredin qui ne fait de mal à personne. C’est ainsi hélas, la différence vous place toujours en ligne de mire des plus nombreux, toujours prompts à fondre sur une proie pourvu qu’elle soit fragile et isolée. Ne pensez pas que cette perversion ne soit que l’apanage des trublions, des canailles ou des sauvageons. Nous risquons tous de sombrer un jour ou l’autre dans ce terrible travers si nous n’y prenons garde. Mais revenons à notre inoffensif et bien trop naïf simplet.

Berlaudiot avait été embauché pour servir de hotteux à l’occasion des vendanges à Berthegon dans le département de la Vienne. Sa force herculéenne était inversement proportionnelle à son intelligence. On ne peut pas tout avoir ! Chacun dans la troupe des vendangeurs profitait de lui pour lui demander de porter les plus lourds fardeaux. Le garçon, toujours aimable et disponible répondait de bon cœur aux innombrables sollicitations au point de terminer la journée si fatigué qu’il s’endormait tandis que ceux qui profitaient si bien de lui allaient ripailler le soir.

C’est justement lors de l’une de ces beuveries infâmes que se décida cette mauvaise farce que je vais vous conter. Il y avait dans la troupe un esprit plus retors encore qui avait imaginé un scénario abracadabrantesque pour se rire de l’imbécile. L’odieux personnage avait étudié l’histoire locale, trouvé que les vénérables saintes Berthe et Radognonde (Radegonde ?) avaient échappé à une mort terrible, un jour qu’elles furent prises dans la vase sur les berges du lac de la Bouse.

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Le diable en personne lui souffla une farce abominable dont naturellement Berlaudiot allait être le jouet. L’intrigant personnage dont nous tairons le nom par égard à ses descendants, fit fonctionner son esprit d’association. La bouse évoqua pour lui l’excrément d’un animal. Le garçon pour méchant qu’il était n’en était pas moins imprécis quant à ses connaissances en matière fécale. Il associa la Bouse à l’âne, pensant ainsi tenir une vacherie de nature à mettre tous les rieurs de son côté. C’est parce qu’il mangeait un délicieux crottin de chèvre qu’il commit cette méprise si caractéristique de l’inculture urbaine.

Pour donner corps à sa farce le méchant avait dérobé la carte d’identité du Berlaudiot. C’est ainsi qu’il découvrit le prétexte qui devait mettre tout le monde en joie. Le lendemain était jour particulier, non seulement c’était le premier jour de l’automne mais date à célébrer pour ce hotteux. Il n’en fallait pas plus.

Le petit matin venait juste de se lever sur une nouvelle journée de labeur pour les vendangeurs. Le plaisantin se précipita dès le réveil vers sa victime pour lui dire, affolé que l’âne que tout le monde appelait Yves, s’était sauvé. Le patron n’était pas content du tout et pensait que Berlaudiot était coupable d’avoir mal fermé l’enclos. Le pauvre garçon de dire qu’il n’y était pour rien tandis que l’autre poursuivait sa fable en lui demandant de partir à l’instant à sa recherche.

Il le prévint que ça ne serait pas du gâteau. Yves s’était sauvé vers Saires parce qu’il y avait là, une ânesse tout à fait à son goût. Les deux amants avaient l’habitude de se réfugier dans la forêt de Scévolles, un vaste massif forestier peuplé de chênes et surtout de noisetiers dont les fruits faisaient les délices des deux amoureux.

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L’autre poursuivit par des mises en garde : « Le territoire est peuplé de nombreux animaux dont tu devras te méfier. Cerfs, chevreuils, sangliers, renards, blaireaux et fouines y pullulent. Mais le pire des périls c’est sans nul doute la bouse de Yves. Elle est si particulière que celui qui y pose le pied ne peut plus s’en dépêtrer. C’est pourquoi il te faut t’équiper une lanterne avec une bougie pour ne pas te faire surprendre dans la pénombre des bois ! »

Berlaudiot goba cette histoire comme vous devez bien l’imaginer. Le brave était comme un enfant, il tomba à pieds joints dans le traquenard. Il se mit immédiatement en quête, un falot dans une main, un bâton dans l’autre pour se parer des bêtes fauves de la terrible forêt et une longe autour du cou pour ramener plus aisément Yves, l’âne docile de la vignerie.

Imaginez un peu le tableau. Le simplet, le béret vissé sur le crâne, criant à s’en époumoner : « Yves, Yves ! » C’était un spectacle désopilant pour tous ceux qui se trouvaient là et ne voyaient pas l’insupportable malice de ce coup tordu. Pire même, ceux qui étaient dans la confidence s’approchaient de l’imbécile pour lui demander : « Où vas-tu ainsi et qui cherches-tu de cette manière ? »

Berlaudiot répondait immanquablement « Je vais chercher l’âne Yves, vers Saires... » et dans l’instant le questionneur se penchait vers lui pour souffler la bougie dans sa lanterne. L’imbécile heureux de lever les yeux au ciel, de poser son bâton afin de pouvoir rallumer son falot et se remettre en route. Il y serait encore si le patron n’avait remarqué la manœuvre. Il devina dans l’instant le pourquoi d’une telle machination et naturellement celui qui avait pu imaginer pareille sottise.

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Le vigneron s’approcha de Berlaudiot, lui posa gentiment la main sur l’épaule pour lui souffler à l’oreille : « Laisse-les dire, ils ont voulu te jouer un vilain tour. Yves est dans son écurie, va donc le chercher c’est toi qui mèneras la charrette aujourd’hui. C’est ton méchant tourmenteur qui se chargera de la lourde hotte. »

C’est ainsi que se passa la journée de labeur. Berlaudiot tout sourire tenant Yves par le licol, discutant aimablement avec l’âne qui semblait le comprendre. L’animal n’avait du reste jamais montré autant d’ardeur à l’ouvrage tandis qu’un gredin souffrait mille morts, ployant sur un fardeau aussi lourd que sa mauvaise conscience.

Le soir, c’est un Berlaudiot en pleine forme qui eut droit à la place d’honneur de la grande batteuse, la table commune des vendangeurs. Le vigneron avait insisté pour lui céder le bout de la table tandis qu’un seul manquait pour assister à la douce revanche du simplet. En fin de repas en effet, un formidable gâteau d’anniversaire couvert de bougies et d’un santon représentant un âne fut présenté devant lui.

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Tous lui souhaitèrent de bon cœur un joyeux anniversaire. Berlaudiot souffla les bougies. Le patron prit le santon et alla le poser sur l’oreiller d’un méchant qui dormait profondément. De ce jour, plus personne ne tourmenta le hotteux tandis qu’un vendangeur venait d’hériter du sobriquet de Yves Saint-Martin.

Ce dernier pouvait bien monter sur ses grands chevaux, chaque fois qu’il s’emportait, grognait ou menaçait, il y avait toujours quelqu’un pour lui répondre : « Regarde bien où tu poses les pieds ! » C’est ainsi que jamais plus celui-ci ne se moqua d’une personne du fait de sa différence, de sa faiblesse, de son handicap. Puisse-un jour advenir pareille leçon à tous ceux qui tombent dans cet odieux travers !

Moralistement sien.

Le temps des vendanges © C'est Nabum

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