Désenchantement.

J’en reste sans voix.

"J'ai perdu la clef des chants !"

assurancetourix

 

Tout a commencé dans une école de musique dans une salle de l’école communale des garçons. L’époque était à l’apprentissage préalable du solfège. Si la portée et la lecture des notes par le déchiffrement de ce troublant encodage ne me posèrent guère de problème, l’étape suivante mit définitivement fin à ma carrière de virtuose en herbe.

Un harmonium qui tenait davantage de la machine de torture que du bel instrument harmonieux, trônait sur le bureau. La professeure réclamait le silence, nous allions devoir identifier un son émanant de cette affreuse casserole aigrelette pour la glisser sur une portée désespérément vierge. Pour ajouter à mon traumatisme et sans doute à mon humiliation, la dame appelait cette torture : « Une dictée musicale ! »

Comme pour sa sœur jumelle avec des mots, pour moi, une seule note possible, une note parfaite dans sa forme et sa simplicité, une ronde et blanche qui vaut double après fautes et anicroches, qu’importe le tempo : « 0 ». Les bras m’en sont tombés, je n’ai jamais pu accéder à la classe suivante, là où je rêvais de disposer d’un trombone à coulisse …

La séance achevée, la dame repliait son terrible harmonium qui avait tout de la machine à tricoter avec son couvercle qui se rabattait sur mon désir de musique. Je le revois encore, gris avec des bandes violettes qui portaient le deuil de mon envie d’être mélomane. De cette année de torture, je tournai le dos à jamais à la musique et toutes ses variantes. Même le chant se dérobait face à mes lacunes immenses.

Non seulement je n’avais pas d’oreille, la redoutable dictée musicale l’avait démontré mais pire que tout, honte absolue, je chantais faux. Voilà qui devait me pousser au silence quand j’avais la prétention, malgré cette tare, d’entonner une chanson. Au sport comme à la ville, à l’école comme dans les chorales où malgré tout j’essayais vainement de m’insinuer, plus tard dans les impitoyables Karaoké, on me faisait comprendre avec une redoutable inimitié qu’il était préférable que je me taise.

Combien de fois la sentence tombait, coupante, tranchante, humiliante : « Tu chantes faux ! » Rien n’est pire que ce jugement abrupt, juste certes, mais qui vient dans l’instant priver quelqu’un d’un plaisir incomparable. On me clouait le bec sans ménagement c’est peut-être ce qui me poussa vers les mots qui se disent au lieu de se chanter.

C’est alors que les facéties de l’existence me poussèrent à écrire des chansons. Je pensais ainsi mettre un peu de baume sur cette plaie purulente. Dans un premier temps, quand des amis bienveillants mirent en musique mes mots, m’accordant une mélodie, je jubilais. Quel plaisir ! Quel bonheur d’entendre ce que j’avais couché sur le papier de manière maladroite.

Puis, me retrouvant sur scène à côté de ceux qui chantaient mes paroles, je ne pouvais m’empêcher de fredonner discrètement. Hélas, de nouveau la même remarque me revenait, cinglante, humiliante : « Tais-toi, tu chantes faux ! » Je décidai de prendre des cours de chant. Une dame charmante, patiente, rayonnante même s’y essaya. Elle eut la délicatesse de ne jamais m’avouer la triste vérité tout en renonçant à poursuivre l’expérience.

Je me retrouve parfois seul sur scène. J’aimerais entonner mes textes, accommoder un conte de quelques chansons, d’une petite rengaine, d’une aimable comptine. Je n’ose infliger mes errements aux spectateurs. Mon désenchantement est douleur, terrible frustration. Je dois faire avec au risque de me trouver une fois encore, renvoyé dans mes cordes vocales si défaillantes : « Taisez-vous, vous chantez faux! ».

Maudit harmonium, maudite dictée musicale. Jamais je n’aurai ce plaisir simple de chanter en public sans recevoir la terrible réflexion. Existe-il un accordeur de cordes vocales ? Je réclame s’il en est encore temps, ses services !

Dysharmoniquement vôtre

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