Le monde d’apprêt

Les ripolineurs ripoux

Quand le balai devient pinceau

 

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Durant quelques jours, la façade s’est lézardée, les fondations ont bougé sur leur base, le sol s’est soudain dérobé sous les pas des marcheurs. Le peuple fut mis à l’abri pour éviter les chutes de pierres. Nous étions au bord du cataclysme, le port du casque devenait obligatoire à ceux qui avaient l’effroyable mission de veiller aux bâtiments.

Puis les secousses sismiques tant redoutées n’ont finalement été qu’un feu de paille, le danger a été écarté même s’il fallait laisser croire que les risques perduraient. En agissant ainsi, les architectes des bâtiments de France pouvaient agir à leur guise pour se cacher derrière un écran de fumée. En passant la façade à la sableuse, ils ont provoqué un nuage de poussière susceptible de cacher aux yeux des béotiens, leurs sombres manœuvres.

Pendant ce temps, le mobilier national, propriété collective disparaissait étrangement pour financer une bonne œuvre entièrement à la gloire de la douairière ! Pour faire bonne figure, on dressait un échafaudage pour écarter les passants, une barrière fictive à laquelle on donnait corps en y laissant s’agiter quelques peintres qui se contentaient de passer une couche de Ripolin.

Parmi le bon peuple, beaucoup avaient évoqué le monde de l’apprêt. Il ne fut pas dit que le grand maître d’œuvre n’écoutait pas les usagers. Il décida de les prendre au mot, de passer un peu d’enduit et une fine couche de peinture, une forme élaborée de la poudre aux yeux si chère aux prestidigitateurs de son acabit.

Néanmoins, la facture présentée fut disproportionnée. Les travaux entrepris étaient largement surestimés. La facture était salée, les assurances refusant de payer leur part, la catastrophe naturelle n’ayant pas été déclarée, les gros locataires de l’immeuble ne pouvant être sollicités eux non plus pour ne pas prendre le risque de les voir déménager ailleurs, c’est le menu fretin des chambres de bonne qui allait devoir mettre la main à la poche. Une habitude désormais solidement établie dans cette copropriété où les charges sont toujours réparties de manière inversement proportionnelles aux surfaces habitées.

Déjà que pour les locataires des mansardes, la grogne couvait depuis des années suite à la non réparation de l’ascenseur social, sans espoir désormais qu’il fonctionne un jour, voilà maintenant que l’escalier de service sera réservé à ceux qui s’équipent d’une cotte de chantier, facturée au prix fort. De plus, l’assemblée de copropriétaires n’a même pas été consultée quand le syndic a décrété non seulement l’augmentation des charges mais l’accroissement considérable des corvées exigibles pour les petits locataires.

Le temps d’entretien doublant presque tandis que les règles de sécurité destinées à protéger ceux qui doivent s’en charger sont presque totalement supprimées. La mesure prenant effet à compter du prétendu glissement de terrain. Progressivement, les plus démunis se sont rendus compte qu’on les avait leurrés. Hélas, aucun recours n’était possible pour destituer un syndic qui n’agit que dans le seul intérêt du banquier dont il fut le salarié autrefois.

Les rares personnes qui ont exprimé leur mécontentement ont été jetées à la rue sans ménagement après qu’un huissier eut confisqué leurs biens. La vie dans cet immeuble collectif devint un enfer pour les étages supérieurs tandis que les grands appartements avec rez de jardin bénéficient de services toujours plus conséquents.

Une rumeur circule désormais. Les vapeurs de la couche d’apprêt qui aurait été passée à la va-vite seraient en mesure de pénétrer dans le système respiratoire de ceux qui les inhalent. Comme elles sont très volatiles, elles s’insinuent aisément et laissent un marqueur qui permettra de tracer les locataires dans tous les déplacements. Une mesure validée au nom d’un surprenant principe de précaution.

Tous ceux qui pensaient bien naïvement qu’après les travaux, la vie serait plus agréable dans l’immeuble en sont pour leurs frais. S’il y a effectivement de nombreux changements, ils constituent tous une régression pour les plus nombreux. Les charges se sont envolées tandis que tous les services collectifs ont été réduits de manière drastique. L’apprêt ne sera qu’une mince couche illusoire qui n’était destinée non pas à cacher la misère mais au contraire à la favoriser.

Locativement leur.

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